Il ne faut pas faire d’enfants. D’ailleurs, on ne fait pas des enfants, on met au monde des personnes, lesquelles commencent par être des enfants, c’est-à-dire infans, qui ne parle pas, ce qui ne dure guère plus de deux ans, après quoi, ça parle. Si, au lieu de « faire des enfants », on mettait au monde des personnes, ce serait toute notre relation à la personne, à ce que c’est qu’être une personne, plutôt qu’à la personnalité de telle ou telle personne, qui s’en trouverait modifiée, ainsi que notre relation au monde qui ne ressemblerait plus à ce qu’elle est aujourd’hui, il faut bien le dire, assez puérile (il y a un moi et puis il y a le monde, il faut que le moi trouve ma place au monde et, pour ce faire, quel est son vrai moi). Faire des enfants, c’est mettre au monde des êtres privés de langage qui, pour survivre, ne peuvent que s’efforcer d’échapper à notre pouvoir, surtout s’il est bienveillant, chercher à fuir le carcan où ils sont dépossédés de ce qui est le propre de la personne, parler. Et, à l’inverse, comment ne pas comprendre qui, ayant accédé au degré postmoderne de la conscience, pour vraiment jouir de la privation du langage de l’autre — c’est ceci, en effet, le pouvoir ultime, véritablement pur : priver l’autre de langage, lui couper la parole, le déposséder de soi-même, coupé qu’il est de sa langue —, qui, donc, préfère adopter un animal de compagnie plutôt que d’élever un être humain ? Quand on ne fait pas d’enfants, mais que l’on met des personnes au monde, c’est ce que l’on fait : élever, au sens propre du terme, faire monter plus haut. Que, dans une perspective biologique affreusement discutable, on emploie le même mot pour le développement des personnes et l’élevage de la volaille en batterie, en dit long, ce me semble, sur l’intérêt que l’on porte réellement à ces personnes dont nous sommes responsables parce que c’est nous qui, par un décret absolu et originel, les avons mises au monde. Élever et grandir ne sont pas synonymes : qu’on le veuille ou non, un enfant grandit, un jour, il cesse d’être un enfant, il parle et, par le langage, invente un monde à lui. Élever, ce n’est pas se contenter d’être là quand cela se produit, ce n’est pas être un fournisseur de bienveillance, ni un interdicteur de jouissance, c’est tenter de libérer la conscience de qui parle, le guider vers l’autonomie, qui est moins une question de loi que de langue : est autonome qui parle sa propre langue (dans laquelle il peut prendre des décrets qui les concerne, le monde et lui). Mettre au monde des personnes, et non pas faire des enfants, c’est penser l’autonomie non comme un horizon lointain ou une propriété qui s’acquière automatiquement, par le miracle sans cesse renouvelé et de plus en plus tôt de la bureaucratie administrative, à un certain âge, mais la réalité ordinaire de qui, parlant, un jour, se trouve confronté à la question de savoir que dire. Car on peut toujours considérer que le langage est une affaire d’acquisition — au bout de deux ans, en règle générale, un peu plus tôt un peu plus tard, ça parle —, comme si, un beau matin, le langage acquis, on le possédait, n’ayant plus, ensuite, qu’à apprendre les règles qui le régissent pour le gérer comme une propriété quelconque, mais dans une telle condition du langage qui parle, peut-il jamais avoir quelque chose à dire ? Non pas quelque contenu obtenu ailleurs, gagné par les innombrables voies de la communication sociale, mais dire, c’est-à-dire : trouver sa voix. Élever, c’est tenter tout cela, — c’est tenter, surtout, car qui ne fait pas d’enfants mais met au monde une personne sait bien à quel point c’est fragile, combien l’échec est fréquent et le succès rare. Mais, « Qu’est-ce que réussir ? », telle n’est pas la bonne question. Pour que qui parle, parle, il faut parler à qui parle, et parler, c’est écouter. Et ce jeu de qui parle, parle, aussi, n’a-t-il pas de fin : une personne arrête-t-elle jamais de s’élever ? Il vaudrait mieux espérer que non.