La nullité me donne des frissons. Et Dieu sait qu’elle est nombreuse. De littéraux frissons ; — je les sens qui parcourent mon corps quand je me trouve au contact de la nullité, mais je ne sais pas quoi en faire, de ces frissons, et peut-être n’y a-t-il rien à en faire, de ces frissons, peut-être en faire quelque chose, de ces frissons, ce serait quelque chose de bien, mais quoi ? c’est-à-dire : la nullité étant quelque chose de négatif, la réaction à la nullité serait une multiplication du négatif par lui-même, du négatif au carré, sauf que je ne veux pas, moi, multiplier le négatif par le négatif, mais qu’est-ce que je veux ? ne plus ressentir de frissons quand je suis confronté à la nullité ? ne plus être confronté à la nullité ? qu’il n’y ait plus de nullité, nulle part, ni sur la terre ni dans les cieux ? Ces derniers jours, je lis le livre de Martín de Riquer, Los trovadores, un livre sur une langue qui n’a jamais été parlée, qui n’a jamais été que chantée, écrit dans une langue que je ne parle pas. Parfois, j’ai l’impression de me tenir dans une indescriptible atmosphère d’incompréhension où, pourtant, je me sens bien. J’ai aussi pensé à Carmen M., qui avait été mon enseignante d’espagnol avant que nous ne quittions Paris et grâce à qui, donc, je peux lire aujourd’hui ce livre en espagnol sur les troubadours de l’Ausudelaloire, grâce à qui, donc, je peux comprendre que je ne comprends rien et avancer ainsi dans mon incompréhension. Hier, et c’est sans doute pour cette raison que j’ai écrit ce que j’ai écrit sur la distinction entre « faire des enfants » et « mettre au monde des personnes », j’ai voulu du mal à ces filles de la classe de Daphné qui, au jardin où elles se sont retrouvées par hasard parce que c’était jour de grève à l’école, lui ont joué des tours pendables. J’étais assis sur ce banc, d’où je faisais semblant de ne pas les observer, où je faisais semblant de me contenter d’avoir froid et, de là, il m’a semblé qu’aucune de ces enfants n’était éduquée à la bonté, et cela m’a fait de la peine, pour Daphné (dont, malgré tout l’amour que j’ai pour elle, je n’ignore toutefois pas les défauts, pour employer un mot un peu trop caricatural), et pour l’absolu, aussi, le monde auquel nous donnons le jour en faisant ce que nous faisons, en faisant le mal que nous faisons, en laissant faire le mal que l’on fait, le mal que l’on se fait, partout, et sur terre et dans les cieux. Qu’à moi, la nullité me soit impossible à souffrir et qu’elle semble aller de soi pour les autres, être tolérable en tant que telle, tout comme je ne sais pas quoi faire des frissons qu’elle me donne, je ne sais quelle conclusion en tirer. Peut-être n’y a-t-il pas de conclusion à en tirer. Alors ? Je voudrais écrire un livre, c’est-à-dire : autre chose que ce seul journal, mais je n’y parviens pas, et je ne sais si c’est que je manque de suite dans les idées, que je n’ai plus rien à dire du tout ou que le livre en tant que tel est une absurdité. C’est vrai que, si l’on conçoit le livre comme un bien de consommation culturel formaté que des auteurs qui le sont tout autant et qui, déjà, laissent l’« intelligence artificielle » les remplacer avec avidité, publient tous les deux ans pour alimenter un marché largement fictif, il vaut mieux n’en pas écrire. Mais si un livre, infiniment loin de là, c’est un océan immense et fou, un monstre, ne serait-il pas beau que j’en écrive encore un ? Un livre invendable et pourtant absolument lisible, invendable parce que absolument clair, d’une clarté profonde comme l’océan, profonde comme la nuit, profonde comme les frissons qui parcourent mon corps et me disent : « Ne reste pas là sans rien faire, Jérôme. Écris, Jérôme. » Le monde n’attend rien de moi. Cette condition est une espèce de malédiction. C’est une chance, aussi. En tout cas, je l’espère. Sinon. Sinon quoi ? Sinon, rien. Cousu, décousu, tout se tient.