Cet hiver semble une longue succession de désagréments, laquelle offre pour unique perspective de se survivre à soi-même dans l’incertaine clémence du temps à venir. Bruine, et j’ai l’impression que la pluie se glisse sous ma peau, me glace. Pourtant, il ne fait pas froid, non, c’est moi, c’est tout. Ne s’éternise que ce qui me déplaît, dirait-on. Le reste passe comme s’il n’avait même pas existé. Ai-je vécu le mois de janvier ? Si je ne tenais ce journal, comment pourrais-je m’en persuader ? J’ai le corps lourd que j’emporte partout avec moi comme un poids qui me freine, sans force, sans vitalité, sans énergie, sans rien que cette chose-là dont une voix que je ne reconnais pas ne cesse de dire que c’est moi. Au ralenti. Les pensées alors flottent dans un éther d’indétermination, à portée de la main, elles paraissent toutefois insaisissables, chimériques fantaisies dont nul ne sait que faire. En tout cas, pas moi. Il suffirait de se concentrer quelques instants, de parvenir enfin à le faire, pour que tout s’éclaire. Quelques jours durant, je crus que c’était vrai et puis, tout redevint comme avant, — lent, lourd, pataud, pâteux, platement de mon temps. J’essaie de suivre ce qu’il se passe sur l’écran d’en face (une fenêtre de l’autre côté du boulevard qui laisse apercevoir ce qui passe sur la télévision de ce bizarre voisin), mais ne comprends pas de quoi il s’agit, montage hystérique d’images sans qualités précises, personnages vus de dos, gros plans sur un bol de fruit, femme qui plie du linge, gestes dont la portée est indéchiffrable et puis, c’est la nuit, quelqu’un passe quelque chose sur quelque chose avec un pinceau, une femme parle en faisant face à la caméra (est-ce la même que celle qui pliait du linge ?), zooms brefs, vitesse de défilement qu’on dirait accélérée, à force de regarder des émissions de ce genre, comment ne pas imaginer que c’est cela la vie et adopter ses comportements à l’image qui en est donnée, vivre à l’imitation de ces scènes édifiantes de rien, édifiées sur rien, élevage du néant (comme Duchamp élevait la poussière ?). Entre parenthèses, je note : « comme Duchamp élevait la poussière ? » et me demande quelle est la pertinence d’une telle référence. Et je ne sais pas, c’est vrai qu’on fabrique de la culture avec du néant, ou plutôt : que notre culture, c’est le néant. Quand la nuit tombe, visage souriant sur les écrans des émissions d’infotainment, le divertissement devient la forme de toutes choses, la forme du monde et la vérité se dissout dans les images artificielles. De son plein gré, on se livre à la déshumanisation. Comment les gens ne feraient-ils pas de moins en moins d’enfants ? Richesse n’implique pas générosité, mais avarice, et plus on ouvre le monde et moins on fait preuve d’hospitalité. L’éternel retour du même se heurte à l’objection de l’auto-engendrement du pire : tout aggrave, tout s’aggrave, tout tend vers la détérioration, l’accumulation appauvrit, la concentration sépare, isole, éloigne. L’amour fait de nous des ennemis. Je me tiens à côté de mes semblables, si proches que je pourrais les toucher, mais je n’ai rien à leur dire. Je joue des coudes pour les maintenir à distance, préserver le périmètre de ma singularité, ne pas dissoudre mon individualité dans une communauté sans désir, sans but, sans fins communes. Auto-engendrement du pire, est-ce nécessité ou bien paresse ? Bassesse morale de l’être, qui se laisse aller au pire de ses penchants pour empêcher le devenir et préfère à l’inévitable passage du temps, le devenir nul, le devenir néant. On voit souvent de vieilles personnes, mues par l’illusoire espoir de ne pas vieillir, s’extasier devant la moindre nouveauté ; — carte vermeil de la sénilité qui, d’un rien, s’émerveille. Si tout revenait toujours, rien ne reviendrait jamais, chaque fois, le même devenant pire ne serait plus le même. Dégradation. Ou alors vient-il de là, le mythe des âges de l’humanité ? Chaque fois, l’histoire recommence, en un peu moins bien. Depuis combien de temps est-ce que j’écris ? Je l’ignore. Je lève la tête : de l’autre côté du boulevard, toujours ces images auxquelles je ne comprends rien. On abolit des frontières pour faire moderne et, dans l’indistinction où l’on se retrouve à patauger, pataud, rien ne s’éclaire, tout devient de plus en plus confus, on fatigue, l’esprit se fait lent, lourd, gras, et de plus en plus insignifiant. Je me tais, j’écris, je me sens faire un avec mes sentiments, un avec mes sensations, malgré le poids sans masse qui pèse sur ma tête, les yeux qui pourraient se clore sur eux-mêmes, je me sens étonnamment bien. Bruit du passage dans la rue comme superfétatoire preuve de notre incapacité à aimer le silence, la distance, une certaine forme de recueillement, au profit d’une agitation toujours plus grande, d’un infini divertissement. Alors, tout devenant toujours plus mal, qui pourrait avoir envie de revenir ? Aimer le destin, pourquoi pas ? Encore faut-il qu’il y en ait un. Ce que je vois, tout autour de moi, ce que je vois n’y ressemble guère, mais à rien. La voici, en somme, la grande expérience de notre temps : l’éternelle shrinkflation du même.