En apprenant que, à Rome, des archéologues ont reconstitué la statue de Constantin à partir des fragments conservées aux Musei Capitolini (pieds, mains, bouts de bras, bouts de torse, tête), j’ai songé à la théorie du « fragment passionné » de Musil, théorie que j’ai déjà évoquée ici même, il y a quelques années (22.12.17). Qui éprouve le besoin de reconstituer le tout dont les fragments sont des fragments a une tout autre attitude face à la vie que qui n’éprouve pas ce besoin mais peut laisser les choses telles qu’elles sont, jouir des choses telles qu’elles sont. « “L’impression que l’on a devant cette statue de l’empereur reproduit la sensation de ses sujets face à une image impériale”, s’est réjoui Claudio Parisi Presicce, conservateur en charge des monuments de Rome, qui a présenté l’œuvre dans les jardins de la villa Caffarelli où elle restera jusqu’en 2025, en attendant que soit choisi son emplacement définitif. » Outre que ces propos rapportés par la presse sont absolument faux — nous ne verrons jamais les choses comme les Romains les voyaient parce que nous vivons dans un monde qui est extrêmement différent du leur —, l’idée que la reconstitution vaut mieux que l’imagination témoigne d’une passion pour le kitsch qui est tout à fait d’époque. De fait, la statue reconstituée paraît ridicule, elle fait penser à ces copies en plâtre de statues antiques que l’on trouve dans les jardins des pavillons de banlieue, à côté de la sacrosainte piscine, des nains et des planchas à gaz. Ce qu’on représente ainsi, ce n’est pas le monde tel que les Romains le voyaient, mais notre vision à nous, notre image à nous : tout ce que la statue représente, c’est notre ethnocentrisme. Dans son livre sur l’art pariétal des grottes préhistoriques, la Caverne originelle, Jean-Loïc Le Quellec entreprend notamment de démythifier un certain nombre d’idées reçues sur l’art des cavernes pratiqué par nos lointains ancêtres. Ainsi, lorsqu’il aborde la question de savoir qui a peint les fresques préhistoriques — des hommes, des femmes, des adolescents, des enfants ? —, en plus de mettre en évidence le fait que les images convenues de l’homme viril peignant sous le regard admiratif des femelles ne témoigne d’aucune réalité sinon de qui a mis en circulation ce genre de clichés, il évoque un certain nombre de statistiques pertinentes quant au rôle que la personne de l’observateur joue dans l’observation. L’auteur écrit : « L’étude des données en fonction du genre de l’observateur a révélé que, lorsque les observations de terrain étaient signées par des femmes, celles-ci enregistraient 25% de cas de production d’art rupestre par des femmes, alors que lorsque les observations sont réalisées par des hommes, ceux-ci n’en indiquent plus que 10%. De plus, le genre des personnes délivrant l’information aux ethnographes jouent également un rôle : environ 43% des informatrices indiquent une production rupestre féminine, alors que les informateurs n’en signalent qu’un peu plus de 7%. Ces observations soulignent une fois de plus les biais de genre qui entachent souvent les travaux ethnographiques, mais l’on ne peut déduire aucune généralité sur les images des grottes ornées. » Il est impossible de ne pas projeter son moi sur le monde, le moi sur le non-moi, de ne pas chercher à intégrer le non-moi au moi, sans doute ne pouvons-nous pas penser autrement que par cette forme d’intégration, mais cette dernière ne doit pas nous conduire plus loin que nécessaire. Comme le dit Musil, notre nature a deux moitiés, et la moitié totalisante ne doit pas étouffer la moitié fragmentaire, laquelle — je ne sais pas si c’est ce que Musil voulait dire, mais que voulait dire Musil ? — est à la fois plus proche du réel et plus proche du possible, qui ne cherche pas à faire des touts avec des fragments, mais admire ses fragments pour ce qu’ils sont, des fragments. Les ruines de la statue de Constantin sont émouvantes parce qu’elles donnent une idée de ce qu’était la monumentalité pour les Romains, monumentalité qui, soit dit en passant, et c’est ce qui rend la confiance kitsch du reconstituteur un peu ridicule, monumentalité qui est minuscule comparée à la nôtre qui bâtissons des édifices grands comme presque dix pyramides. Elles le sont encore parce qu’elles laissent la rêverie libre, d’autant plus libre que cette dernière ne s’imagine pas qu’elle est autre chose qu’une rêverie, elle ne s’imagine pas qu’elle nous met en présence d’une réalité perdue depuis des millénaires. La peur de la perte ne permet pas de retrouver ce qui a été perdu ; au contraire, elle nous en éloigne d’autant plus que ce qu’elle nous pousse à faire nous donne l’illusion de nous en rapprocher. Et puis, il ne faut pas être dupe : a-t-elle jamais existé, la totalité ? Au nom de quel principe ontologique des ruines, du devenir ruines, du devenir fragments des touts, l’expérience passée serait-elle moins fragmentaire que la nôtre ? Nous qui sommes si prompts à projeter nos propres enjeux sur l’inconnue du passé, pourquoi ne faisons-nous jamais l’hypothèse que si, d’un certain point de vue, l’expérience passée est sans commune mesure avec l’expérience présente, d’un autre point de vue, il se peut tout à fait qu’il n’y ait aucune différence entre l’expérience présente et l’expérience passée ? Leur monde n’est plus le nôtre, certes, il paraît difficile de le nier, mais le nôtre l’est-il seulement, le nôtre, et le leur, le fut-il seulement, le leur ?