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22.12.17

Hier, sur une radio sérieuse, j’ai entendu un type (très sérieux lui aussi) expliquer qu’il avait reconstitué la dixième symphonie de Mahler à partir des esquisses que celui-ci a laissées à sa mort. Il ne se contentait pas de dire qu’il l’avait fait, il en parlait comme si c’était quelque chose de très facile ; après tout, comme il connaît le style de Mahler, il n’y a qu’à remplir les trous (même s’il y en a beaucoup, le génie humain a horreur des trous).

Dans la matinée, j’avais lu qu’une autre personne très sérieuse — la France dispose d’un avantage compétitif considérable sur le marché mondial des gens sérieux — entendait interdire la publication par une prestigieuse maison d’édition des écrits antisémites de Céline. Parce que, forcément, publier un texte antisémite, c’est faire le jeu de l’antisémitisme (comme on dit). Cependant, ce que cette personne sérieuse ignore totalement (sinon, elle aurait réfléchi à deux fois avant de prendre la parole ; mais les gens sérieux ne s’embarrassent pas de ce genre de précautions), c’est qu’il suffit de faire une recherche qui prend une dizaine de secondes sur internet pour trouver tous les textes antisémites de Céline, accessibles sans préface, sans commentaires, sans notes, sans appareil critique, tels qu’ils ont été publiés chez Denoël en 1937, par exemple, dans le cas de Bagatelles pour un massacre. Le fait est que cet épisode antisémite, la Collaboration, etc. font partie de l’histoire de France et que ce n’est pas en les dissimulant qu’on les fera disparaître. Qui pense sérieusement que le fait de ne pas dire à un malade qu’il est atteint d’un cancer le guérira de sa maladie ?

Trop ou pas assez. C’est un peu ça, la morale de ces histoires. Trop d’idées (vouloir achever des œuvres inachevées) ou pas assez (ne voir qu’une toute petite partie du tableau et en juger sur le fond de cette perception tronquée).

J’ai repensé à ce passage de l’Homme sans qualités : « Ulrich regardait fixement sa sœur, le front ridé. “L’homme qui n’éprouve pas le besoin de polir un vieux poème, mais l’abandonne dans la désagrégation de son sens à demi ruiné est le frère de celui qui refuse de mettre un nez nouveau à une statue antique qui a perdu le sien, pensa-t-il. On pourrait évoquer le sentiment du style, mais ce n’est pas cela. Ce n’est pas non plus que son imagination soit assez vive pour que les manques ne le gênent pas. C’est bien plutôt qu’il n’accorde aucune valeur au fait d’être ou non complet, et qu’il n’exigera donc pas de ses sensations qu’elles soient totales. Sans doute Agathe aura-t-elle embrassé, conclut-il par une transition un peu brusque, sans que son corps tout entier fonde aussitôt !” En cet instant, il lui semblait qu’il n’avait pas besoin de savoir de sa sœur autre chose que ces quelques vers passionnés pour comprendre qu’elle “n’y était jamais tout entière”, qu’elle aussi, comme lui, était l’être du “fragment passionné”. Il en oublia même l’autre moitié de sa nature, celle qui aspirait à la mesure et à la maîtrise. »

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