Dans mon cahier au bison rouge, je dessine ce que j’appelle un « entonnoir métaphysique ». (*) Et puis, faisant ainsi suite à la conversation que Nelly et moi nous avons eue ce matin au petit déjeuner, je commente assez longuement (un peu moins de deux pages) le dessin que je viens de faire. Pendant un certain temps, je pense que je copierai ce que je suis en train d’écrire dans mon cahier pour en tirer mon journal du vingt février deux mille vingt-quatre, mais très vite sais qu’il n’en sera rien, que ce que j’écris ne passera pas dans le domaine public où, de toute façon, à quelques très rares exceptions près, personne ne le lira, mais demeurera là même où je l’ai écrit, dans mon cahier au bison rouge, caché, secret, privé, dût-il y rester enfermé pour l’éternité. Refus de publier ? Ce n’est pas ainsi que je nommerai ce qui me conduit à renoncer à rendre public ce que je viens d’écrire, je parlerai plutôt de ce sentiment d’absurdité qu’éprouve à être dans le monde qui trouve le monde tel qu’il est, confus, insignifiant, grossier, mal pensé par qui pense mal, de travers, et toute la théorie des propos que l’on peut tenir à l’encontre du monde. Ce sentiment d’absurdité, je crois, ce journal peut s’en faire l’écho parce que, bien souvent, je me retiens ici de dire quoi que ce soit de positif, je m’en tiens à ce sentiment qui est le mien, le laissant brut, tel qu’il me vient, sans chercher à aller au-delà, sans chercher à le convertir en autre chose que lui-même — quelque chose de « positif », donc, comme je viens de le dire. Parfois, c’est vrai, ce journal est tout ce que j’écris, je ne pense pas en dehors de lui et, dans une large mesure, je n’existe pas en dehors de lui, mais quand je pense, j’existe en dehors de lui, il me semble — en tout cas, c’est ce qu’il me semble en ce moment que je pense, j’existe en dehors de lui — que je dois résister au pouvoir d’attraction qu’il exerce sur moi, moins en raison de ce pouvoir d’attraction en tant que tel qu’en raison de la nature publique de ce journal : je sais qu’il y a quelque chose de faux dans ce journal, fausseté qui n’est pas le fait de l’insincérité de qui l’écrit, mais de l’extériorité à laquelle il s’expose. Ce que j’entends par « le faux », ainsi, c’est ce donné de la pensée à un espace — l’espace public — avec lequel la pensée se trouve en rupture et ce, non en raison de la nature de la pensée ni en raison de la nature de l’espace public, mais en raison de l’état de la pensée et en raison de l’état de l’espace public : c’est parce qu’il me semble que l’espace public n’est pas en état de recevoir ce que je pense qu’il me paraît absurde de rendre public ce que je pense. Je peux bien donner la version en quelque sorte méta de cette antinomie d’états — ce que je suis en train de faire au moment même où j’écris —, mais donner la version proto (proto : non ce que vient par surcroît de x, la commentant, le méta, donc, mais la x même, l’origine, le quoi de la x), cela me semble dépourvu de sens. Cette page, l’écrivant je le conçois, n’est sans doute compréhensible que de moi, mais elle ne m’en semble pas moins importante par la distinction qu’elle opère entre ce qu’il me semble possible de dire et ce qui me semble impossible à dire, impossible, j’insiste sur cet aspect parce qu’il est décisif, non en raison de la nature même du dire mais de l’état dans lequel se trouve le dire, l’état dans lequel se trouvent les dires qui se disent et où, c’est pour cela que je garde secret ce que j’écris, mon dire, il est impossible qu’il trouve à s’exprimer. Croyant en ce que je crois, ou plutôt, mieux (« mieux » et « et aussi », les deux) : croyant en ce que j’écris, je me trouve dans l’impossibilité de dire (rendre public) ce que j’écris parce que cela se trouvera perdu, rendu insignifiant, un peu plus de bruit dans l’océan du vacarme, inaudible, inintelligible. Mais cette page, je le répète, peut-être est-ce un peu lourd, mais tant pis, je parle pour moi, ne me souciant pas de qui viendra lire ou pas, cette page n’est pas pour autant un commentaire bavard d’une situation extérieure à elle, elle en est le prolongement logique, la confession publique : il n’est pas impossible d’écrire en soi (si je le pensais, je n’écrirais tout simplement pas, ni ce journal ni rien du tout), mais la publicité de la chose, en l’état de la chose publique, ne peut se comprendre et s’aborder qu’en tant que problème, pas en tant que solution à un tiers problème. En l’état de la chose publique, la publicité de la chose est le problème, et il n’y a pas de solution.
(*) Un entonnoir semblable à ceux que j’avais dessinés dans le premier volume de mon cahier au bison rouge, ce journal en a conservé la trace à la date du 17.1.20. Ce qui semble correspondre à la réalité chronologique puisque, ce matin, quand j’ai cherché la trace de ces dessins dans le premier volume de mon cahier au bison rouge, j’ai trouvé, précédant de deux paragraphes les dessins en question, la date du 16.1.20.