3.4.24

Ne sachant le croate, si je veux lire les autres livres que Daša Drndić a écrits, il faut que je me tourne vers d’autres langues que le français, et que je sais, comme l’anglais ou l’italien, parce que les autres livres que Daša Drndić a écrits n’ont tout simplement pas été traduits en français. Pourtant, Sonnenschein, que je n’ai pas encore lu en entier, est ce que j’ai lu de mieux depuis fort longtemps (je ne cherche pas à savoir depuis combien de temps, cela n’aurait pas grand sens, c’est le sentiment de cette longue période qui seul compte pour ce que je veux dire). Si j’écris à son sujet avant d’avoir fini le livre, ce n’est pas pour me dispenser de le lire jusqu’à la fin, mais parce que je veux noter mon saisissement à sa lecture, dire combien je suis pris par le livre, à quel point il me semble, le lisant, que la littérature qu’on édite et vend en France est en réalité provinciale, médiocre, et faible. Au-delà du sujet, c’est une écriture qui porte l’ouvrage, une prise de position sur le monde, sur la place qu’on y occupe, ce qu’on y fait durant le temps qu’il nous est donné de vivre, écriture qui, même si on peut penser à elle via Sebald à cause notamment de cette appellation « roman documentaire » et de la présence d’images dans le texte, est très éloignée de Sebald, dont la prose est plus sèche, plus tenue, plus en retrait, quand celle de Drndić est impliquée, embarquée, directe, violente, parfois, sale, parfois. Quand je dis que la littérature de France est provinciale, c’est l’effet que me fait la lecture d’œuvres qui viennent d’ailleurs en Europe, d’endroits qu’on aurait tendance pourtant à placer à la périphérie des grands centres de l’Europe, mais qui en sont réellement le cœur battant, du moins en ce qui concerne Sonnenschein. Avant de lire Sonnenschein, j’avais acheté les Jardins statuaires de Jacques Abeille que j’avais commencé de lire et, si ce n’était pas mauvais, loin s’en faut, au bout d’une cinquantaine de pages, j’ai tout simplement perdu de vue l’intérêt de continuer la lecture de ce mélange précieux de Raymond Roussel et de Julien Gracq. Peut-être constatais-je simplement les ravages qu’une absence de chair a produits sur les post-surréalistes, je ne sais pas. Et je ne dis rien des grands écrivains à succès dont les livres, entre obsessions narcissiques, transfugues de classe, passions de l’intimité, sociétalismes en tout genre et autres imitations politiques, n’ont strictement rien à dire de l’existence. Ce n’est pas en lisant ces livres que je puis comprendre pourquoi je ne les lis pas, c’est en lisant d’autres livres, par différence, par soustraction en quelque sorte. Même si c’est par son côté sombre, l’art avec lequel le livre de Drndić s’ouvre à l’Europe tout entière et au monde tout entier me fascine, le temps et l’espace se dilatent et se contractent, des digressions qui n’en sont pas du tout semblent perturber le cours du récit, mais l’histoire n’a pas besoin d’être racontée, elle a déjà eu lieu, il faut l’explorer comme on explorerait un monde inconnu fabriquant la carte du territoire que l’on parcourt tout en le parcourant. Et je comprends que, peut-être, c’est de cette image dont j’ai besoin, l’image d’une exploration qui dessine la carte du territoire qu’elle explore dans le moment même de son exploration. Comme j’ai été malade ces derniers jours, légèrement, mais suffisamment pour que je n’écrive plus rien de tombe., je n’ai rien écrit de tombe. depuis quelques jours, et encore que cette lecture soit très loin de tombe., elle ne semble pas me perturber ni me détourner de ce que je suis en train d’écrire — ce que j’avais redouté, me disant : oh non, je vais encore avoir une idée et je vais abandonner ce sur quoi j’avais commencé à travailler —, au contraire, mes idées se précisent, elles aussi par différence, mais différence positive, pour employer cet adjectif un peu simpliste. Au cours de la rédaction de cette dernière phrase, je me suis interrompu pour noter sur un bout de papier (la troisième des quatre pages de l’espèce de livret à en-tête de la brasserie Terminus Nord à l’intérieur duquel on nous avait remis le ticket de carte bleue correspondant à notre paiement de 11,80 euros le 17/08/22) trois idées qui se situent à trois endroits différents du récit pour tombe. Et cette articulation me semble quelque peu bizarre, oui, mais elle ne m’est pas désagréable, loin de là. Je suppose que ces remarques peuvent sembler sibyllines et sans doute doivent-elles l’être d’une certaine manière, puisque tout est en train de s’élaborer. Par exemple,  tout à l’heure, en fin de matinée ou en début d’après-midi, je ne sais plus, j’ai trouvé la première phrase du chapitre 13 de tombe., phrase que je cherchais, et à présent je vais écrire à présent avant de mettre ce journal en ligne. Vous ne saurez pas le temps qui s’est écoulé, mais vous pourrez vous arrêter, pendant une demi-heure, peut-être, et au bout d’une demi-heure, vous pourrez reprendre la lecture des mots suivants : « Voilà qui est fait. », quand je les écrirai, cela signifiera que j’aurai écrit le chapitre 13 de tombe. et nous synchroniserons ainsi des temporalités différentes, mais pas étrangères les unes aux autres. Voilà qui est fait.