4.4.24

Au restaurant japonais qui se trouve en face de chez nous, de l’autre côté du boulevard, là où nous avons dîné, hier au soir, Daphné et moi, finissant le bol de Daphné, j’ai failli sentir le goût des premiers bols de riz arrosé de sauce soja salée que nous prenions à Paris avec Nelly, il y a des années de cela, déjà des années de cela, oui, quand nous vivions encore du côté de Nation. Me disant que j’avais failli à l’instant le retrouver, croyant ne le retrouver pas, ce goût du riz arrosé de sauce soja salée, j’ai eu conscience soudain que je venais de le retrouver par la négative, ou plutôt par la différence, le produit de l’opération de soustraction entre le goût que je m’attendais à sentir et que je n’ai pas senti et celui que j’ai senti. Ne sentant pas le goût que je m’attendais à sentir, j’ai senti le goût que je ne sentais pas, — dans le souvenir, dans l’absence, la différence, le manque, le défaut. Ensuite, me voyant écrire, Daphné m’a demandé si j’étais en train d’écrire mon journal. Ce à quoi j’ai répondu que non, parce que je ne savais pas ce que j’écrivais, j’écrivais, c’est tout, et c’est ce que je lui ai dit : J’écris. Elle a paru satisfaite de ma réponse et elle est retournée à sa lecture, et moi à mon écriture. Ce que Daphné peut bien comprendre quand je lui dis « J’écris », je ne le sais pas mais, comme souvent, il m’arrive d’envier sa vie, sans toutefois excéder certaines limites afin de me garder de sombrer dans le narcissisme. Mais pourquoi ce que j’aimerais dans sa vie serait-ce forcément moi ? Je ne crois pas que ce soit cela. Alors quoi ? Un autre mot qui dénote une autre réalité : « nous ». J’ai l’impression que, ces derniers temps, il m’arrive fréquemment de sentir les choses par la négative, comme le produit de l’opération de soustraction que je viens de décrire. Est-ce cela qu’on appelle « la nostalgie » ? Peut-être, mais je ne me sens pas nostalgique. Le nostalgique croit que la vie est une suite d’états fixes. Et je ne sais pas comment on appelle la personne qui n’y croit pas, qui croit que, si l’existence est finie, elle est tout entière dans son devenir. Le nostalgique, ne fantasme-t-il pas la réalisation intérieure à soi de l’objet de sa mémoire, comme s’il contenait au-dedans de lui le monde qui est, qui fut, le monde qui sera ? De l’autre, on ne peut aimer que son étrangeté, sinon c’est qu’on n’aime pas. Ni rien ni personne. Que soi. Ainsi, du temps, du passé, de l’existence. Je n’ai pas cherché à retrouver le goût du riz arrosé de sauce soja, hier, la recherche s’est imposée à moi, malgré moi, malgré le genre de choses que j’ai apprises depuis l’époque où nous vivions du côté de Nation, l’étiquette nippone, par exemple, qui voit d’un mauvais œil, paraît-il, l’arrosage du riz blanc par de la sauce soja. On pourrait trouver que je m’attache à des détails banals, des détails que, quand on est quelqu’un de sérieux, quelqu’un d’engagé, quand on écrit des livres puissamment politiques, il faudrait survoler parce qu’il y a d’autres enjeux, plus grands, plus importants, et des gens plus puissants, bien plus forts que moi, bien plus riches que moi, mais je crois que ce serait une erreur de le faire. En fait, il n’y a rien de plus que la vie qui nous coule entre les doigts. C’est parce qu’on ne la voit pas, cette vie qui nous coule entre les doigts, qu’on s’invente des destins et que les êtres se fracassent contre le mur aveugle de l’histoire. Et c’est toujours la même histoire. On n’a jamais rien inventé. Et ce, alors même que l’existence ne cesse d’inventer des événements nouveaux, des sensations nouvelles, et des souvenirs nouveaux, et de la vie nouvelle. Mais on regarde ailleurs, on survole, oui, on survole son existence, comme la réalité de la réalité. Je passe ma main dans les cheveux de l’enfant pour replacer une mèche distraite dans son abondance et ne me demande pas qui serait assez fou pour désirer autre chose que la réalité de la réalité parce que je connais déjà la réponse : pas moi.