18.4.24

Regardant par la fenêtre de toit aux côtés de Daphné qui pleurait parce qu’elle n’avait pas envie de quitter le lieu où nous avons passé les vacances et que je venais d’essayer de consoler, dans le ciel bleu pur d’où le vent avait chassé tout nuage, j’ai vu passer un avion, et je me suis souvenu que, il y a quelques jours, je ne savais plus exactement quand, depuis je l’ai appris, c’était le neuf avril, j’avais lu dans mon journal la page où j’évoquais le ciel sans avions que nous avions regardé, Daphné et moi, un jour durant le confinement, le 9.4.20, le journal de ce jour-là en a conservé pour moi le souvenir, et ensuite, je me suis souvenu de ce ciel, vide, ou sans avions dedans, du moins, et à présent, je pense, ce monde où il n’y a pas d’avions dans le ciel, nous ne le connaîtrons plus, mais nous avons eu la chance de le connaître, nous ne connaîtrons plus de monde sans satellites qui brillent comme des ersatz d’étoiles dans le ciel, la nuit, nous ne connaîtrons plus ce monde où la réalité n’est pas abîmée par des artifices douteux, nous ne verrons jamais le ciel qu’on pouvait voir il y a des dizaines de milliers d’années. Et que nous soyons nostalgiques de quelque chose que nous n’avons pas connu, de quelque chose que nous ne connaîtrons jamais, de quelque chose dont nous ne savons pas comment c’était parce que nous ne pouvons pas en faire l’expérience, nous ne pouvons qu’en offrir une description indirecte passée par des milliards de mains, nostalgiques que nous sommes d’une réalité de milliardième main, n’est-ce pas la plus étrange des conditions ? Comme si nous étions privés de nous-mêmes et que nous nous souvenions de ce dont nous sommes privés alors même que nous ne pouvons pas nous en souvenir parce que nous ne l’avons jamais vécu. Nous avons des souvenirs qui ne sont pas les nôtres qui nous rendent nostalgiques d’expériences qui ne sont pas les nôtres. Et ainsi, nous ne vivons pas tout à fait dans ce monde, nous ne sommes pas tout à fait nos contemporains, nous sommes les contemporains de tout le monde et, ce faisant, sommes les contemporains de personne. Nous vivons des expériences qui sont toujours marquées par la distance, l’éloignement, la différence radicale, le hiatus, — est-ce pour cela que nous couvrons le monde de détritus, pour nous venger de ce monde qui nous prive d’un monde que nous n’avons pas connu et dont nous sommes nostalgiques ? Quelque chose se tient là, qui fut visible, il me semble que je pourrais le saisir et le tenir dans ma main,  aussi longtemps que je le voudrais, mais ce n’est pas là, parce que c’est invisible, je le sais. Et cela est le cœur de mon expérience. Dans le journal du journal, j’ai couru huit kilomètres, tâchant tout sourire d’éviter les gens, rares certes, mais en trop, et je me suis perdu sur un sentier, brièvement, mais assez longtemps pour penser à présent que la vie a un sens, fût-il celui-là, celui-ci seul que je lui donne.