Après que j’ai couru dix kilomètres, je me suis arrêté et, là même où je me tenais debout, j’ai fermé les yeux, et là, debout, les yeux fermés, tout m’a semblé clair : tout est faux, ai-je pensé, et tout est parfait. La perfection enveloppe la conscience du faux. Il y a quelques années de cela, quand une amie m’avait raconté qu’elle allait se faire refaire les seins (ô beauté de la langue française, guide mes pas vers la lumière), je m’en suis souvenu ensuite, poursuivant le fil de mes pensées en rentrant à l’appartement à pied, c’était rue de Fleurus, précisément, je me suis souvenu que j’avais été choqué, non à l’idée qu’une femme puisse se faire refaire les seins, mais à l’idée qu’elle le fasse, elle, c’est-à-dire : une amie. Il est vrai que, depuis, je n’ai presque plus d’amis, mais je ne m’imaginais pas que l’un de mes amis puisse préférer la falsification de la réalité à la réalité elle-même. Inconsciemment, pour moi, entrait dans la définition de ce que c’est qu’un ami, l’idée que cet ami préférerait toujours la réalité à sa falsification pour quelque raison que ce soit : esthétique, politique, que sais-je encore ? Et je me suis souvenu que j’avais pensé — que ce soit une bonne ou une mauvaise pensée que celle-là, cela m’importe peu, je me contente de dire la stricte vérité — que je ne pourrais pas être ami avec une femme qui se fait refaire les seins parce que l’idée qu’elle se fait d’une taille de seins désirable est plus grande que la taille réelle de ses seins, bref, que je ne pourrais pas être ami avec quelqu’un qui préfère son fantasme à la réalité. Sans humanité, me suis-je fait la réflexion, pas de faux. Pas de vrai non plus, peut-être, mais le vrai n’est pas problématique, il est trivial dans la plupart des cas, mais surtout pas de faux, pas de fausse conscience, pas de fabrication d’une réalité qui ressemble à la réalité, à la fausseté près. Mais Jérôme, m’objecterait peut-être un ami si seulement j’en avais un, comment parviens-tu à concilier l’affirmation que tout est faux avec l’affirmation que tout est parfait ? Ces propositions ne sont-elles pas contradictoires puisque, comme tu sembles le laisser entendre, le faux est une imperfection, le faux est un défaut ? Eh bien, lui répondrais-je à cet ami imaginaire qui pose de si bonnes questions qu’on dirait les miennes — n’est-ce pas cela, en effet, qu’un ami, un autre soi-même différent de soi-même ? —, eh bien, c’est la conscience du faux : tout est faux et tout est parfait parce que la perfection enveloppe la conscience du faux. L’humanité fausse — ce qui ne signifie pas qu’elle soit fausse elle-même, elle rend faux —, mais elle a conscience, ou du moins elle peut parvenir à la conscience du faux, distinguer le faux, faire la part entre la réalité et le faux, les vrais et les faux seins. Il y a une quarantaine d’années s’est développée en philosophie la théorie des truth-makers (les « vérifacteurs ») — pour résumer, la théorie selon laquelle il y a quelque chose, un événement, par exemple, qui rend vraies les propositions —, et c’est étonnant, cette fascination pour le vrai alors que la majeure partie de l’activité humaine ne consiste pas à découvrir le vrai, mais à fabriquer du faux. Et par là, par « fabriquer du faux », c’est-à-dire, je ne pense à la fiction, la fiction ne se fait pas passer pour vraie, même quand elle est une fiction de fiction (auteur imaginaire, homonyme, pseudonyme, etc.), mais à quelque chose de beaucoup plus ordinaire, comme de se faire refaire les seins, par exemple, mais il y aurait d’innombrables exemples à donner. L’activité humaine en tant que productrice de faux fausse le monde et plus les êtres humains produisent du faux, plus il est difficile de distinguer le vrai du faux. C’est le problème typique que pose le progrès : le progrès tend à rendre le faux indiscernable du vrai, l’artificiel aussi vrai que nature afin de parvenir, au terme du progrès, à dépasser la nature, à être plus vrai que nature. Ce qui ébaubit les plus naïfs dans l’intelligence artificielle, c’est cela, justement, l’indiscernabilité du vrai et du faux. Or, pour ainsi dire, le progrès progresse, mais il ne fait pas de progrès. Pline l’Ancien, déjà, dans son Histoire naturelle racontait les aventures de Zeuxis et Parrhasius : Zeuxis, écrit-il (XXXVI. 5), « eut pour contemporains et pour émules Timanthès, Androcyde, Eupompe, Parrhasius. Ce dernier, dit-on, offrit le combat à Zeuxis. Celui-ci apporta des raisins peints avec tant de vérité, que des oiseaux vinrent les becqueter ; l’autre apporta un rideau si naturellement représenté, que Zeuxis, tout fier de la sentence des oiseaux, demanda qu’on tirât enfin le rideau, pour faire voir le tableau. Alors, reconnaissant son illusion, il s’avoua vaincu avec une franchise modeste, attendu que lui n’avait trompé que des oiseaux, mais que Parrhasius avait trompé un artiste, qui était Zeuxis. » Les oiseaux se trompent parce que, dans leur univers, tout est vrai ; les peintres se trompent parce que, dans l’univers humain, tout est faux. Tout est faux et tout est parfait, ai-je dit pour commencer, c’est que la conscience du faux sauve in extremis la perfection du parfait.