Je cours comme je crois j’avais perdu l’habitude de courir. Je ne sais pas si c’est vrai — quand je consulte les statistiques de ma vie passée, certaines me disent que oui, d’autres me disent que non, certaines que je fais mieux, d’autres que je fais moins bien, bref, ça dépend, quoi —, mais ce n’est peut-être pas ce qui importe le plus. Qu’est-ce qui importe le plus ? C’est étrange comme question, quand on pense sincèrement à la question, mais la réponse l’est peut-être encore plus. Quelle est-elle ? Telle que je me la suis formulée à l’instant, la voici : Que je sois là où je suis. Et c’est vrai que, d’un certain point de vue, c’est une réponse d’une grande banalité — comment pourrais-je ne pas être là où je suis ? —, mais d’un autre, elle l’est beaucoup moins parce qu’elle signifie que j’aime être là où je sais quand je fais ce que je fais, ce qui n’est pas toujours le cas. La course s’autoréalise (elle est autotélique). Et je crois que si nous faisons plus d’activités, d’expériences qui s’autoréalisent, nous serions bien plus heureux que nous ne le sommes de nos jours. (On pourrait être tenté de m’objecter : Mais qu’est-ce qui te prouve que nous ayons jamais été plus heureux que nous ne le sommes aujourd’hui ? mais ce serait complètement à côté de la plaque, alors autant ne pas.) Nous serions aussi proportionnellement moins riches — j’entends : les fortunes les plus colossales seraient colossalement moins colossales —, mais je ne crois que ce serait une perte réelle. Qu’est-ce qui serait une perte réelle ? Je ne sais pas : tout, rien, je ne sais pas. Spontanément, j’ai écrit en réponse : « la perte du monde », et puis je me suis demandé : Mais qu’est-ce que cela veut dire, « la perte du monde » ? Le monde n’est pas un objet, comme un trousseau de clefs (et, contrairement à ce que l’on peut se dire, c’est un bon exemple : un trousseau de clefs est un objet complexe, un objet fait d’objets, comme le monde, en quelque sorte, qui est fait de tout ce qui existe), que l’on peut perdre et puis retrouver parce qu’en retraçant ce que l’on a fait au cours de la journée, on finit par se souvenir de l’endroit où on l’a vu pour la dernière, et pour cause, c’est là qu’on l’avait laissé et, évidemment, il s’y trouve encore, — quand on ne le bouge pas, un trousseau de clefs ne bouge pas, ce qui n’est pas le cas du monde, qui change tout le temps. Alors, on ferait mieux de se débarrasser de toutes ces pensées toutes faites, de toutes ces expressions qui ne veulent rien dire, ou plutôt, si, qui veulent dire quelque chose, mais pas ce que l’on croit dire en les employant, qui veulent dire que notre vocabulaire est plein d’expressions toutes faites qui nous empêchent de penser clairement, que notre ontologie est plein d’objets dont, quand nous les observons attentivement, nous nous rendons compte qu’ils nous encombrent, que nous ne savons pas quoi en faire parce que, probablement, il n’y a rien à en faire ; — ils n’existent pas. Dans l’immeuble en face de chez moi, du linge sèche à la fenêtre ouverte d’un appartement sous les toits. D’après ce que je peux imaginer à en juger par ce que je vois, les cintres sont suspendus à la tringle à rideaux et, quand le vent souffle, les vêtements bougent en mesure, un pantalon mauve, notamment. J’ai les motifs des trois prochains chapitres (au moins) de Loin de Thèbes, mais je ne les écris pas encore. Ils exigent une certaine forme de documentation. Ce n’est pas tout à fait exact : le prochain chapitre (17) ne nécessite aucune documentation. Son motif est numérique et, hier au soir, avant de m’endormir, j’ai commencé de le composer. En plus du motif rythmique, j’ai une idée de la structure de son développement. Tout à l’heure, j’ai pensé l’écrire, mais je ne l’ai pas fait parce qu’il me semblait que ce n’était pas le moment, que le texte n’était pas prêt. Mais comment le texte pourrait-il être prêt si je ne l’écris pas ? C’est une bonne objection (décidément, je me fais beaucoup d’objections aujourd’hui), mais elle manque son objet (ce qui, pour une objection, est le comble) : le texte a déjà une vie à lui qui ne se confond pas avec son écriture (avec l’acte de son écriture). Il existe, je pense à lui, comme s’il menait une vie autonome (ce qui n’est pas rigoureusement exact, toutefois), et je trouve cette idée — d’une existence du texte inachevé indépendante de l’acte de son écriture — belle. En mettant ce dernier point, je me suis dit : ce n’est pas du tout ce que je voulais écrire dans mon journal aujourd’hui, mais à la question qui répond logiquement à cette remarque : « Qu’est-ce que je voulais écrire dans mon journal aujourd’hui ? », je n’ai pas de réponse à apporter.