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Si je parvenais à fixer mes pieds suffisamment longtemps pour ne plus penser à rien, même pas au fait que j’ai des pieds, et si je parvenais à maintenir cette absence de pensée suffisamment longtemps pour oublier que quelque chose existe, et pas seulement moi, tout, est-ce que, au retour de ce voyage en absence, le monde serait changé ? Ou est-ce que tout me semblerait exactement comme c’était avant d’entreprendre ce voyage loin de ce monde d’où je me serais absenté quelques instants, peut-être un peu plus de trente secondes, peut-être quelques minutes, mais pourquoi, pourquoi un tel voyage, pour faire semblant que tout va bien, pour faire sembler que ce n’est pas si grave ? Il ne faut pas que je me méprenne non plus : tout n’est pas grave, tout ne va pas mal, non. Comme nous avons tendance à vivre dans une sorte de présent perpétuel (diverses causes à cela, dont la communication de masse renforcée par les algorithmes et l’intelligence artificielle qui enferment toujours plus l’individu en lui-même, renforcent ses préjugés en les auto-alimentant), nous ne parvenons pas à sortir un peu de nous-mêmes pour voir les choses comme elles sont — quand même ce serait une fiction : comment elles pourraient être sans nous, et bien sûr que c’est une fiction, mais c’est une expérience de pensée vitale d’un point de vue moral —, même l’histoire n’est jamais autre chose que la succession des événements qui conduisent nécessairement jusqu’à nous, même l’histoire n’est jamais interprétée qu’en fonction de nous, comme si elle ne concernait que nous. On joue des drames pour se persuader que, si nous avions vécu dans le passé, nous aurions été dans le camp dont nous disons aujourd’hui que c’est le camp du bien. C’est un absolutisme moral insupportable, une forme d’anhistoricisme paradoxal, mais il semble que nous ne soyons plus capables de penser autrement, penser la fragilité des principes au nom desquels nous prétendons agir, fragilité des croyances qui sont les nôtres et d’où ces principes dérivent — et non l’inverse —, incapables de penser la contingence — car oui, les choses pourraient être tout à fait différentes de ce qu’elles sont, de ce qu’elles ont été, et l’avenir n’existe pas. L’avenir n’existe pas, — parfois, il me semble que cette idée nous est incompréhensible. Toute notre existence repose sur la croyance en la validité de nos inductions : ce qui s’est produit jusqu’à présent va se reproduire dans l’avenir, parce que les choses se produiront toujours comme elles se sont produites. Nous savons que c’est faux (Hume nous l’a appris), mais l’accepter nous obligerait à reconsidérer si profondément nos habitudes de pensée que nous préférons faire comme si c’était vrai, et c’est ainsi que les erreurs se produisent et se reproduisent. Pour nous débarrasser de nos habitudes de pensée inductivistes, il faudrait peut-être accepter de disparaître, quelques instants, de temps en temps, s’absorber, comme dit le chanteur, dans la contemplation de ses pieds, en sorte de révolutionner notre perception, on pense toujours que c’est le monde qu’il faut révolutionner, mais c’est soi-même qu’il faut révolutionner, le monde était là bien avant nous, l’univers sous la forme que nous connaissons a 13,8 milliards d’années, la Terre, 4,55 et le soleil a une durée de vie de 10 milliards d’années, c’est-à-dire que, quoi qu’il arrive, dans 5,45 milliards d’années environ, ce sera la fin de ce système solaire, Homo habilis a 3 millions d’années, Homo sapiens 300000 ans, à l’échelle de notre système solaire, nous sommes négligeables, à l’échelle de l’univers, notre existence est à peine perceptible, tout ce que nous connaissons, tout ce en quoi nous croyons, tout ce pour quoi nous nous battons, tout ce pourquoi nous nous entretuons, tout ce que pour quoi nous nous levons tous les matins, faisons toutes les choses que nous faisons, tout cela est insignifiant, mais nous le faisons quand même, et nous n’avons pas forcément tort de le faire, ce n’est pas parce que c’est contingent, microscopique que nous devrions arrêter de le faire (c’est l’erreur des pessimistes à la Cioran), mais nous devrions agir en ayant conscience de ces profondes limitations, en ayant conscience que notre extinction, à l’échelle de l’univers, serait probablement ce qu’on appelle de nos jours, avec un sens de la formule qui fait frémir, un « non-événement ». D’un certain point de vue, nous sommes un « non-événement », et c’est une pensée magnifique, ne trouves-tu pas ? Ne te sens-tu pas beaucoup plus léger, beaucoup plus libre, bien moins tenu par tous les impératifs absurdes, moraux, politiques, religieux, qu’on s’efforce de faire peser sur toi pour que tu ne penses pas, pour que tu ne doutes pas, pour que tu ne t’imagines pas autre chose que ce monde étroit, étriqué, médiocre dans lequel on veut que tu vives, l’intolérable réduit de l’être où l’on te confine ? Quand je suis allé voter, un assesseur m’a demandé si je ne voulais pas faire le dépouillement, ce soir, comme si cela ne suffisait pas de m’être déplacé pour ça.