Je devrais peut-être refermer mon ordinateur comme le couvercle d’une boîte, et ne plus penser à rien, me satisfaire de ne pas écrire. Aujourd’hui, au moins. Mais si je n’écris pas, à quoi bon vivre ? Quand même le résultat serait mauvais (et Dieu m’est témoin qu’il l’est. — Oui, mais Dieu n’existe pas. — Ah ?), toute mon existence est aimantée par l’écriture. Pourtant, des deux phrases (longues) que j’ai composées tout à l’heure, cependant que j’étais en train de courir dans Combray, deux phrases longues comme deux débuts possibles pour mon journal, je ne me souviens d’aucune. Tout est si fragile, contingent, insignifiant. — Insignifiant ? Je ne sais pas. Je viens d’écrire plusieurs phrases à la suite de celles que l’on peut encore lire ci-avant, phrases que j’ai effacées ensuite, en sorte que, entre les phrases que j’oublie et les phrases que j’efface, il ne reste pas grand-chose, pas beaucoup de chair autour des os de mon squelette de lettres. Mais c’est ainsi. J’essaie de me souvenir de ce que j’ai pensé, mais n’y parviens pas ; peut-être n’ai-je rien pensé ? peut-être n’ai-je rien vécu ? Nous avons le sentiment que tout est réel, que tout est vrai, tout ce qui nous entoure, tout ce dont s’acharne à nous persuader, tout cela jouit d’une sorte de supérieure tangibilité — supérieure à quoi ? à nos rêveries, nos envies, nos imaginations —, mais il ne faut peut-être y voir que l’effet de notre paresse, la force de nos habitudes, le poids de nos conventions, des nos convenances, de tous ces dogmes qui nous font accroire que tout se tient, alors que tout n’est que fard sale, illusion blafarde, que tout trébuche, dégringole. Sous l’amas de gravats de la réalité, que pourrait-on bien découvrir ? Roquets qui aboient, allures stéréotypées, universalité du dépit, forts bruits pour ne rien dire. Je sais que Nelly me trouve trop critique — et je puis me défendre contre cette attaque, en effet : faut-il faire semblant que tout ce que je vois n’est pas vrai ? mais, me défendre, ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Je sais que je ne travaille pas assez. Et par là, j’entends que je devrais travailler plus. À cette nuance près que rien ne dit que ce supplément de labeur apporterait quelque changement d’ampleur dans mon existence. Qui sait si je ne suis pas tout simplement comme je suis : paresseux, un peu trop porté sur la bouteille, et ergo tout juste bon à faire du gras ? Ou simplement, c’est l’heure de me coucher ?