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La théorie de l’époque, dans sa partie descriptive la plus clinique, ne saurait omettre de documenter l’existence des serrariens. Qu’est-ce qu’un serrarien ? Eh bien, on en trouve un bon exemple dans le personnage de Sophia, l’héroïne du film Simple comme Sylvain. Sophia, professeure de philosophie (comme son nom l’indique, la philo, elle aime ça, Sophia), est mariée avec Xavier, lequel appartient au même milieu social qu’elle, et avec qui elle partage goûts et réflexions, mais qui ne la fait pas jouir. Un jour, alors que le couple cherche à vendre le chalet qu’il possède à la campagne (j’ignore comment on dit « campagne » au Québec, mais c’est à peu près la même chose qu’en France, c’est un endroit avec plein de cul-terreux), Sophia rencontre Sylvain, un cul-terreux donc, auquel elle a fait appel pour réparer son toit (subtilité toute lacanienne du script). Sylvain lui plaît, elle couche avec Sylvain, et ô miracle, c’est l’orgasme. Sophia rentre chez elle, elle se branle sous la douche, mais elle est dérangée par ses beaux-parents, les fameux peine-à-jouir. La belle-mère de Sophia parle beaucoup, mais ce qu’elle dit n’intéresse pas du tout Sophia, d’autant qu’elle parle du beau-père gâteux et qu’elle aimerait bien un petit-enfant, elle a déjà réfléchi au prénom. Ça donne la migraine à Sophia qui va se coucher. Finalement, Sophia décide de quitter Xavier pour Sylvain, mais Sylvain a un problème : comme tous les cul-terreux de la planète, Sylvain est con. Sophia, qui est prof de philo, comme on l’a vu, essaie bien de lui apprendre à parler correctement (comme si les Québécois parlaient correctement) mais, comme tous les cons de cul-terreux, Sylvain est inéducable. Alors Sophia est très malheureuse : elle s’entend à merveille avec Xavier, mais Xavier a une petite bite, quant à Sylvain, la sienne est énorme, mais il est con comme une bite, c’est à n’y rien comprendre. Sophia essaie d’en parler à sa mère, mais la vieille s’en fout, elle n’écoute pas, elle passe l’aspirateur et parle de livres décoloniaux, comme Rage ébène, un livre fictif sur l’apartheid (c’est drôle, l’humour). Alors Sophia est encore plus malheureuse : elle aimerait un mec intelligent avec une grosse bite, mais il n’y a que des cons bien montés ou des génies déconstruits et donc nuls au lit, c’est terriblement triste, la vie. Sophia va mourrir et personne n’aura su la comprendre. Eh bien, Sophia est un exemple typique de serrarien : elle se prend pour le centre du monde, cherche des solutions à des problèmes qui n’existent pas, découvre que ces pseudo-problèmes qu’elle s’invente pour donner du sens à sa vie la rendent encore malheureuse et, alors qu’il y a tant de choses à faire sur terre que la philosophie aurait dû lui apprendre à concevoir, elle se voue au désastre d’une solitude imbécile, où une vieillesse déprimante est le seul horizon de l’existence. Si l’on voulait, on pourrait dire que Sophia est une serrarien de type déconstructionniste. Mais il y en a d’autres, qui s’expriment dans les activités les plus diverses et les plus détestables : faire hurler le moteur de sa moto, se répandre en commentaires injurieux sur les réseaux sociaux, chercher à s’imposer contre toutes les volontés dans la vie politique de son pays, tartiner année après année des livres illisibles et détestables, taper dans un ballon en échange de centaines de millions d’euros, monter des sociétés dont le seul but est de racheter des sociétés pour racheter des sociétés pour racheter des sociétés, se plaindre que la salle du musée qu’on est venu visiter est fermée et exiger sur le ton le plus humiliant qui soit des excuses de la part de la dame à l’accueil qui naturellement n’y est pour rien s’il y a eu un dégât des eaux, doubler par la droite sur l’autoroute, frauder le fisc, tromper son conjoint, et caetera, toutes ces activités, non mutuellement exclusives, cela s’entend, sont propres aux serrariens. Les serrariens sont des sortes de parasites, convaincus de la nécessité absolue de leur présence sur terre, dont l’existence s’avère nulle à l’examen, mais qui s’imposent quand même, partout, par tous les moyens possibles et imaginables, sans autre halte que la mort, qui vient tard, généralement. Les serrariens ont la peau dure : ils ne partent jamais les premiers et encore moins trop tôt. Le serrarien dure. Notons ceci :  les serrariens ne servent pas tant à rien qu’ils ne serrent à rien. L’à quoi bon de l’existence ne les frappera jamais, jamais ils ne connaissent de repos, il faut sans cesse qu’ils fassent quelque chose, de gré ou de force, quelque chose qui attestera de leur présence sur terre, dont tout le monde devrait pourtant se moquer, et éperdument, parce qu’elle est insignifiante. Certes, d’une certain point de vue, toute existence est insignifiante, mais ce qui distingue l’existence d’un serrarien des autres humains, c’est que jamais l’existence d’un serrarien ne le frappera comme insignifiante. Pour le serrarien, c’est comme si sa propre existence était une donnée élémentaire de l’histoire naturelle de la planète. Le serrarien est étranger au doute. Ainsi, à aucun moment, Sophia ne doute-t-elle. Elle souffre et dit qu’elle souffre, et vit sa souffrance jusqu’au bout de la souffrance parce que, pour elle, il est inconcevable que sa souffrance n’ait pas de sens, il est inconcevable que le monde ne tourne pas autour d’elle, inconcevable que le problème, ce soit elle. Une des caractéristiques du serrarien est sa satisfaction (de soi), et l’insatisfaction de Sophia est sa satisfaction, c’est ce qui remplit sa vie dont une seconde de doute suffirait à faire voir tout le vide, la nullité. Le serrarien ne dépasse pas le vide, il y est aveugle, pour lui, le vide est impensable, est impensé, il est le non-sens dans lequel, s’il accédait à sa conscience, se perdraient toutes ses manigances, toutes ses manipulations pour persévérer dans son existence. Dans la vie d’un serrarien, il n’y a pas de place pour l’hésitation, ni halte ni répit, c’est une longue liste de cases à cocher. Au terme de laquelle, comme ces milliards de vie sans examen et dont l’oubli est le seul destin, échappant à son appréhension, la mort ricane en attendant de rafler le butin.