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Caffè sospeso, c’est ainsi qu’on appela chez Gambrinus la coutume qui consiste à penser à qui n’aura pas les moyens de s’offrir un café et, en payant deux pour un consommé, en laisser un en suspens en l’attendant. Mais c’est à Gênes que j’avais vu des bars qui encourageaient cette pratique. J’y pense en voyant cet homme examiner le cul désespérément vide des bouteilles dans les poubelles du bar en bas de chez moi. Sans un regard autre que le mien, un mégot éteint à moitié consumé au bec, il soulève bouteille après bouteille à quelques pas à peine des clients affairés le nez dans leur bière à bavarder dans le néant. Parfois, je pense que je suis le seul au monde à voir le monde, mais en plus d’être passablement présomptueuse, cette idée est tristement optimiste : tout le monde voit le monde, et tout le monde s’en fout du monde. Ce monde est faux : sa tolérance est l’indifférence du repli sur soi, sa bienveillance, la permissivité paresseuse de qui n’a plus rien à dire, son inclusivité, la preuve d’une capitulation fatiguée, sa vérité, la manifestation d’un solipsisme étriqué (chacun fait ce qu’il veut : si je ne regarde pas, cela n’existe pas). Et je sais que je perds mon temps ainsi, à parler dans le vide. Mais qu’y puis-je ? Peut-être suis-je trop bête pour faire autre chose. C’est vrai : je n’ai pas le sens des affaires. Pendant quelques instants, je pense à autre chose, c’est-à-dire à pas grand-chose. Quand je reviens à moi, je me demande pourquoi je m’inflige tout cela, et par « tout cela », j’entends cette existence qui, paraît-il, est la mienne, ou qu’en tout cas, ne nous exprimons pas sur un ton si définitif, je vis. Hier, j’ai reçu une réponse à une demande d’envoi de mon livre, Tout est de l’art (des contes qui doivent leur titre à celui que j’ai publié il y a quelques années à la Femelle du requin, l’envoi par moi datant d’il y a neuf mois, déjà), réponse qui disait que c’était intéressant et que mon écriture était soignée, ce qui a déclenché chez moi une violente pulsion de meurtre à laquelle, politesse oblige, je n’ai pas succombé, et à raison parce que, tout à l’heure, me renvoyant le texte annoté du Matin du 29 juillet qu’il va publier, R. évoque Monk et le wabi-sabi chez Tanizaki. Et (même si je n’ai pas lu l’Éloge de l’ombre), cette rencontre improbable entre l’homme aux chapeaux et le Japon me semble parfaite, sans doute parce que, moi, je n’y aurai jamais pensé (quand même j’ai une grande passion pour Monk). Aussi, ne faut-il pas désespérer, me dis-je en mettant bout à bout tous ces morceaux de fil pour essayer de faire des nœuds entre eux, si je le peux, pas désespérer, mais rechercher la compagnie de qui nous comprend et tenir aussi éloignés que possible de soi, les autres, les innombrables autres.