N’est-ce pas sublime quand, soudain, la pluie se déchaîne qui fait tourner la tête dans un point d’interrogation : « Qu’est-ce que ce bruit blanc ? — Mais c’est la pluie qui se déchaîne, évidemment » ? Pays strié alors, les travailleurs en attente de la sempiternelle demande vont trouver refuge au pas d’une porte, et la musique du monde s’harmonise avec le disque qui passe dans une sorte d’élan commun, contingence de toutes les choses, certes, mais sont-elles étrangères les unes aux autres, les choses ? Il n’y a pas de vérités premières, pas de vérité dernière, pas de premiers principes ni de fin ultime, pas de sens à l’existence, à la vie, à l’histoire, pas plus qu’à n’importe quoi. On pourrait trouver que c’est une raison de se désoler, sombrer à la faveur d’une définitive chute dans l’humeur la plus noire qui soit, éternelle mélancolie, mais pas moi, le désespoir — non comme absence d’espoir, au sens d’un manque, d’une lacune, comme si j’étais incapable d’espérer, de croire, d’accorder foi à je ne sais quoi, mais comme impossibilité de l’espoir, tout étant vouant à la destruction — n’interdit pas la joie, la légèreté, le plaisir, l’amour. Que rien ne subsistera de soi, est-ce si grave au fond ? Hier, j’ai revu Vanya on 42nd Street, le dernier film de Louis Malle, que j’avais regardé avec maman, je crois, il y a longtemps. À l’acte II, après une scène avec Astrov qu’elle aime et qui ne l’aime pas, Sonia se lamente parce qu’elle se sait « plain », c’est la traduction du film, dans une traduction française on peut lire « pas jolie », mais je trouve « plain », qu’on peut traduire par « quelconque », « banale », plus juste, elle dit qu’elle a entendu les femmes à l’église vanter ses qualités morales, mais regretter qu’elle soit plain, et par cette conscience de sa plainité, on pourrait dire : sa conscience intérieure et extérieure (elle se sait « plain » et elle entend les autres le dire à son propos), elle cesse de l’être, elle devient tragique, sublime, abandon au destin, sans espoir, sans attente de rien sinon un repos qui ne viendra pas. Tous ces personnages qui s’effondrent sous nos yeux sont d’une beauté hors du commun, et le film la rend d’autant plus captivante, cette beauté, qu’on entre dans la pièce sans s’en rendre compte : on voit des gens marcher dans les rues de New York, puis des gens se rencontrent, on comprend que ce sont des comédiens qui se réunissent dans un théâtre délabré pour jouer une pièce, ils parlent de tout et de rien et, tout à coup, sans que l’on s’en aperçoive, la pièce a commencé, ce n’est pas du théâtre filmé, ce n’est pas un film sur le théâtre, c’est comme un événement qui a lieu, là, où dans un délabrement total (métaphorique et littéral), tout trouve sa place, et la vie, et le cinéma, et le théâtre ne font plus qu’un. On peut ne croire en rien et pourtant quelque chose se passe. N’est-ce pas merveilleux ?