Je sais que c’est l’hiver quand je laisse couler de l’eau chaude sur mes mains. Cette sensation me procure un profond sentiment de bien-être. Ce n’est pas l’hiver calendaire, ce n’est pas l’hiver météorologique : c’est mon hiver à moi. C’est aujourd’hui que ce changement a eu lieu. Je le sais parce que je viens de laisser couler de l’eau chaude sur mes mains. Je me lavais les mains et, quand elles ont été propres, j’ai laissé l’eau couler, pendant un certain temps, jusqu’à ce que je me dise que j’étais en train de laisser couler de l’eau chaude sur mes mains et que, donc, c’était l’hiver. J’étais là, je laissais l’eau chaude couler sur mes mains, et je me suis dit, la phrase qui te fait défaut, elle n’est pas un manque, elle est une recherche ; — l’absence de la phrase, voilà l’avenir. Et toute la vie, peut-être, est-elle ainsi semblable à cette phrase que nous n’avons pas encore trouvée, dont l’absence nous inquiète et nous rassure aussi parce que nous la cherchons et savons que, tant que nous la cherchons, nous sommes encore en vie. Cette phrase que je me suis dite en laissant couler de l’eau sur mes mains, c’était la phrase que j’avais cherchée pendant de longues minutes, une heure ou deux, peut-être plus, sans parvenir à la trouver. Alors, j’ai continué d’écrire. Aujourd’hui, comme hier, je suis allé marcher dans Paris. Aujourd’hui, contrairement à hier où j’avais la direction de la Seine en traversant le cimetière, puis boulevard Arago, Saint-Marcel, Saint-Lazare, Arsenal, j’ai contourné la Tour Eiffel par Breteuil, École militaire, puis le XVe arrondissement, et j’ai remonté les quais le long le Seine jusqu’aux Grands Augustins, d’où j’ai pris la rue des Grands Augustins pour rentrer chez moi par la rue de Buci, le Marché Saint-Germain, la rue du Cherche-Midi, la rue Ferrandi, la rue de Vaugirard. Pendant que je longeais la Seine par les quais, à un moment, je me suis rendu compte que je ne pensais plus du tout, que j’étais absolument vide de toute pensée, que j’étais totalement absorbé dans la vision des pavés sur lesquels j’étais en train de marcher, absorption qui n’aura duré que quelques instants à peine, certes, la conscience reprenant immédiatement le pouvoir, mais pendant lesquels, toutefois, il m’a semblé que je faisais l’expérience de l’absence de séparation entre moi et le monde, c’est-à-dire : l’absence de distinction réelle (pas nominale) entre moi et le reste de l’univers. Rue des grands Augustins, un peu avant le numéro 25, où La Bruyère écrivit les Caractères, était-il écrit sur une plaque, un homme noir a garé son vélo le long du trottoir et, sans même regarder ce qu’il faisait, il a plongé la main dans le sac isotherme qui se trouvait attaché à son porte-bagages, en a sorti un sac en papier d’où se dégageait une désagréable odeur de graisse (le sac en papier contenait probablement un ordinaire burger avec des frites), tout en marchant, je l’ai regardé faire, et j’ai pensé à ces jeunes femmes qui racolaient le client, dans le XVe arrondissement, devant l’entrée des restaurants qui les employaient, non loin de la Tour Eiffel, durant mon trajet, viens-je à l’instant de penser, qui aura pourtant duré deux heures dans les rues de Paris, la seule personne qui m’a adressé la parole, c’est cette jeune femme, debout devant la vitrine de son restaurant, menu à la main, un seul mot : « Bonjour », et l’entendant me dire ce mot étrange, presque dépourvu de toute signification, je l’ai regardée, étonné, interloqué, ne comprenant pas tout d’abord ce qu’elle me disait, ni pourquoi elle me le disait, et puis comprenant trop bien ensuite, je l’ai regardée comme j’ai regardé, un peu plus tard, ce livreur noir, qui travaille, même les jours fériés, pour que les blancs puissent s’empiffrer sans se donner la peine de quitter leur domicile, la prospérité est à ce prix, la civilisation des loisirs n’est pas gratuite, non, elle repose sur l’exploitation de masses d’être humains importées des pays pauvres de la planète (« No Border », comme ils disent), et je me suis lamenté, que c’est laid, me suis-je dit, ce que le monde social fait de nous, Dieu que nous sommes laids.