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Au fond, le problème, ce n’est pas que le monde soit un spectacle (dès qu’il y a quelqu’un pour regarder, un spectacle a lieu, et la cour, c’est-à-dire le monde entier, est spectacle, la galerie des Glaces à Versailles en est la preuve la plus éclatante, qui l’élève au carré de lui-même), mais que ce spectacle soit nul. On peut tout pardonner, je crois, sauf la nullité. On peut tout excuser, il me semble, sauf l’absence de sens esthétique. Qui n’a pas de sens esthétique (lequel n’a pas grand-chose à voir avec le goût, le taste humien, il n’est pas une norme, il est une expérience qui n’a pas besoin de norme pour se faire) perçoit certes le monde, mais le perçoit comme tout le monde, jamais réellement avec ses sens à soi, mais avec ceux que lui autorise le goût de sa classe, de son ethnie, de ses coreligionnaires, que sais-je encore ? D’où les pages navrantes de jargon indigeste qu’on a pu consacrer jadis au spectacle, lesquelles ne sentent rien, mais se dépensent à faire de grandes phrases dans lesquelles on finit par s’empêtrer avant de se casser le bout du nez. C’est que l’espace clos de la doctrine (que cette dernière ait trait à la loi, à la foi ou à l’action) se prive de sens par son imperméabilité même. Et ce phénomène, encore que je n’en aie pas la preuve, me semble se renforcer, de plus en plus, à mesure que le temps passe, je l’induis de l’impression qui est la mienne, bien souvent, de ne pas avoir besoin d’écouter les gens pour savoir ce qu’ils vont dire, de n’avoir besoin que de quelques indications relatives à leur biographie contemporaine pour être à même de le déduire sans y consacrer de trop grands efforts. Car, pour qui est dépourvu de sens esthétique, tout est écrit : le phénomène ne saurait avoir lieu que dans la mesure où il confirme la doctrine, le dogme, en s’y conformant, tout ce qui échappe à la doctrine ou au dogme est réputé absurde, voire ne pas même avoir eu lieu. Et, à force, il semble qu’il ne se passe plus rien, rien que des événements de plus en plus négligeables auxquels on accorde une importance sans commune mesure avec leur réalité pour maintenir l’illusion de la vérité de la doctrine, du dogme. Un dogme qui pense, en effet, un dogme qui sent, un dogme qui respire, un dogme qui transpire, un dogme qui hésite, un dogme qui doute, un dogme qui a des scrupules, un dogme qui pardonne, un dogme qui aime, un dogme qui admire autre chose que lui-même, un dogme qui se passionne, un dogme qui se tait, un dogme qui tremble, un dogme qui a peur, un dogme qui retient son souffle, un dogme qui fuit, un dogme qui espère, un dogme qui patiente, un dogme qui se lamente, un dogme qui désespère, un dogme qui ne croit plus en rien, un dogme dévasté, un dogme apaisé, un dogme soulagé, un dogme épris de tendresse, un dogme dont les yeux brillent, un dogme qui s’émerveille, un dogme qui s’étonne, un dogme qui chante, un dogme qui bulle, un dogme qui déchante, un dogme qui appelle à l’aide, un dogme qui se refuse, un dogme qui erre, un dogme qui reconnaît ses erreurs, un dogme faible, un dogme qui conte, un dogme qui admet pouvoir ne pas être ni n’avoir jamais été, un tel dogme est une contradiction dans les termes. Mais c’est toujours la même histoire : on veut être rassuré, au prix du mensonge, au prix de la tromperie, au prix de la vie même, du moment qu’on peut dormir tranquille dans le lit douillet de ses certitudes. À cause des circonstances politiques que l’on sait (je les précise dans cette parenthèse pour la postérité et le moi futur que je serai, qui les aura peut-être oubliées, en tout cas, je l’espère : la motion de censure qui, hier, a renversé le gouvernement), j’ai repensé au poème de Charles Bukowski que j’avais traduit il y a quelques années de cela : « j’ai voulu renverser le gouvernement et tout ce que j’ai tombé c’est la femme d’un autre » et, en le relisant, je me suis souvenu pourquoi je l’avais traduit, pourquoi, malgré les différences évidentes de style, de ton, d’expérience, il y a quelque chose que je trouvais me ressembler dans ce poème (je crois que j’avais écrit : « c’est moi », ou quelque chose comme ça) : il y a les anarchistes qui posent des bombes, il y a les anarchistes qui font sauter les cervelles littéralement et puis il y a les anarchistes qui font sauter les cervelles de la métaphore. Bukowski, pour notre plus grand bonheur, appartient à cette dernière catégorie, celle des poètes qui n’ont rien à perdre et écrivent comme ils jouent tout leur maigre bien aux courses, comme ils jouent leur vie. C’est de ces anarchistes que, plus que jamais, nous avons besoin pour tenir le coup. Mais où sont-ils, les poètes ? On cherche du regard. On ne voit rien. Normal, c’est morne plaine, pas même le désert, non, trois fois rien. Qu’y faire ? Continuer ; — quoi d’autre ?