Tout à l’heure, au Jardin des Plantes, il y avait une femme assise sur un banc qui peignait à l’aquarelle dans un carnet qu’elle avait posé sur ses genoux. Je n’ai jeté qu’un regard furtif à ce qu’elle faisait (j’ai supposé par ce que j’ai vu et l’endroit où elle se trouvait dans le jardin, du côté de la rue Cuvier, en face de l’amphithéâtre Verniquet, qu’elle peignait ce qu’elle avait sous les yeux), mais cela m’a suffi pour me sentir fasciné par son attitude, cette relation à l’espace autour d’elle, que le simple fait de dessiner et de peindre dans un carnet ce qu’on avait sous les yeux me semblait impliquer. J’ai trouvé très beau le fait d’être là, tout simplement là, par une journée grise et assez froide, assise sur un banc, à mettre des couleurs sur une feuille de papier. Et j’ai envié cette vie. J’ai eu envie d’apprendre à dessiner et à peindre à l’aquarelle dans des carnets pour faire l’expérience que je m’imaginais que cette femme faisait. Les couleurs peintes de l’automne finissant que j’ai entraperçues en passant brièvement devant elle m’ont paru relever l’existence, la sublimer, pourtant, j’insiste là-dessus, cette vision n’a duré qu’une ou deux secondes, tout au plus, mais j’ai trouvé quelque chose de parfait dans son attitude, si loin et si proche — c’est un peu niais d’employer un oxymore aussi convenu, mais on va voir, je l’espère qu’il ne l’est peut-être pas autant qu’il n’y paraît — de l’existence ordinaire : si loin, c’est-à-dire : sans commune mesure avec l’affairement, le vacarme, l’avidité, la violence qui caractérisent nos sociétés occidentales, et si proche, c’est-à-dire : en contact avec la réalité de la réalité, être en lieu où, sans faire le moindre bruit, dans l’observation attentive et concentrée de là où nous sommes, on décrit, on est. Parce que, c’est ce qu’il m’a semblé, ce n’était pas être passif qu’être là à peindre dans un carnet, mais agir sans consentir à la destruction. Peut-être que je m’exprime mal. Je n’ai aucun talent particulier pour dessiner — je crois que je suis incapable de tracer un trait à peu près correctement —, mais j’ai eu envie d’apprendre. Maintenant que j’écris, tâchant de décrire cette expérience furtive au mieux, des bruits viennent sans cesse du boulevard (des motards qui font hurler le moteur de leur petit engin, des sirènes d’ambulance ou de police qui beuglent leurs décibels, des bus qui klaxonnent) que je dois fuir pour écrire. À l’instant, par exemple, contrarié par le bruit que faisait je ne sais quel véhicule d’urgence — à Paris, on a souvent le sentiment de vivre dans un perpétuel état d’urgence, alors qu’en vérité il ne se passe pas grand-chose de réellement intéressant, d’où l’impression qui est la mienne de m’embourber dans une insondable bêtise, comme si tout était fait pour empêcher quiconque de penser, de se concentrer sur sa pensée, d’aller au bout de sa pensée, de la formuler avec la minutie, la précision, la passion qu’elle nécessite —, j’ai eu envie de taper très fort sur quelque chose pour le casser et me débarrasser ainsi de ce sentiment détestable d’être empêché de faire ce que je faisais par la vie sociale, mais je me suis retenu, j’ai fermé les yeux, j’ai fait un effort de concentration supplémentaire, et l’image claire de cette femme assise sur un banc, comme indifférente à ce qui l’entourait et, pourtant, pleinement dans ce qui l’entourait, sans séparation aucune avec ce qui l’entourait, pas à l’extérieur du monde, même pas dans le monde, mais avec le monde, au sens de la participation, de l’intégration, sans écart, sans distance, sans retenue, sans gêne, m’est apparue. Je me suis senti soulagé par cette image, et je n’ai tapé sur rien pour le casser, j’ai repris le fil de ma pensée, je l’ai suivi jusqu’à ce qu’il me conduise ici. L’écriture peut-elle parvenir à ce non-écart, cette non-distance ?