Dans la cuisine où, tout en préparant le café, je me parle tout haut tout seul, soudain, je m’interromps. Me dirige sans attendre vers la chambre où se trouve mon carnet, note la phrase au beau milieu de laquelle je viens de m’interrompre et, l’interrompant au même endroit, reviens dans la cuisine préparer le café, retourne ensuite dans la chambre, continue le développement de la phrase au milieu de l’écriture de laquelle je m’étais interrompu un peu plus tôt, m’arrête, repars, reviens, termine d’écrire la phrase enfin. D’un certain point de vue — je pense, par exemple, à celui des voisins qui, peut-être, m’entendent parler tout haut tout seul —, je dois sembler fou. D’un autre, cependant, ce que je fais est parfaitement logique, je pense tout haut jusqu’à trouver l’idée qui convient, que je ne cherchais peut-être pas, ou que je ne savais pas que je cherchais, du moins, même si, parfois, je me contente de parler tout haut tout seul sans trouver l’idée qui convient. D’un autre point de vue, encore un, traverser Paris à vive allure dans un cortège de voitures et de motards de la police, est considéré comme sain, normal, voire démocratique — preuve, s’il en fallait encore une, que nous avons pris la fâcheuse habitude de raconter et de faire absolument n’importe quoi. Et pourtant, malgré le vacarme qui entoure la nomination de telle ou telle personnalité politique, tout le monde peut voir que cela est vain, imbécile, voire néfaste. Ainsi, depuis plusieurs heures à présent, foncent tête baissée sur le boulevard des motards, sirènes hurlantes et sifflets à la bouche, pour ouvrir la voie à Dieu sait quel navrant personnage censé présider à la destinée de notre petit et de plus en plus grotesque pays. Ils sont bien à l’image de nous-mêmes, ce me semble, ridicule et fats, mais bruyants. Moi, dans ma cuisine, quand je parle tout haut tout seul, ou dans la chambre, quand j’écris dans mon carnet, c’est vrai, je fais peu, voire pas de bruit du tout, mais je ne cherche pas à en faire. Est-ce pour cela que personne ou quasi ne s’intéresse à moi ? Faut-il donc faire du bruit pour être intéressant ? Item quand je lis, comme ces jours-ci, quelques pages du Zibaldone par jour, je ne fais pas de bruit, et ce silence doit être paraître bien odieux pour qui ne vit que par et pour le bruit (en bon français, on appelle cela brasser de l’air) puisque tout semble être fait pour perturber mon calme, m’empêcher de lire, m’empêcher de penser, m’empêcher de vivre comme je l’entends. Le bruit que le monde social fait ne sert en effet qu’à cela : nous empêcher de vivre comme nous l’entendons. Nous rendre sourd à notre propre voix. Et nous en imposer, par la force de l’assourdissement, une autre que la nôtre. « Un paysan de la région de Recanati, note Leopardi, ayant amené à l’abattoir l’un de ses bœufs qu’il avait vendu à un boucher, demeura, au moment où celui-ci allait accomplir sa besogne, hésitant et incertain, ne sachant s’il devait partir ou rester, regarder ou détourner les yeux. Sa curiosité ayant finalement pris le dessus, quand il vit le boucher abattre le bœuf, il se mit à pleurer abondamment. Je tiens cela d’un témoin qui l’a vu. »