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Le paradoxe serait en quelque sorte celui-ci : la perfection (au sens du devenir plus parfait, pas état, mais processus) intensifie l’imperfection. I.e. le plus de perfection rend plus aiguë la conscience du moins de perfection. C’était saisissant, tout à l’heure, tous ces mégots jonchant le sol, cette odeur nauséabonde (mélange de fumées toxiques et de graisses recuites), cette saleté omniprésente, et les clochards, partout, ils devaient être là, déjà, il y a bien des années de cela, quand, à peu près au même endroit que ce matin, allant chercher Daphné à l’école, je les ai perçus. Et ce qui avait changé, entretemps, ce n’était pas la réalité du monde social, la réalité de la mégapole, la réalité de l’humanité, lesquelles réalités avaient bien pu s’aggraver, pendant ce temps, mais pas changer de nature, non, ce qui avait changé de nature, c’était moi, qui ai fini par arrêter de fumer, depuis tout ce temps. Ce n’est rien, et pourtant, c’est à peu près tout : ce matin, quand je suis sorti pour aller chercher Daphné à l’école, il était évident que je marchais dans la crasse (excréments en tout genre, humains et animaux, mégots écrasés, emballages jetés, odeur pestilentielle, etc.) et cette crasse, si elle avait toujours été là, depuis des siècles et des siècles, c’était que je la voyais différemment, pour ce qu’elle est, un corps étrange qui gagne du terrain, gagne du temps, cherche essentiellement à me nuire. Le corollaire de cela — plus de perfection, donc moins de perfection —, ce n’est pas haïr le monde ou laisser tomber, mais plus d’intensité, je crois, aller plus loin. Et je ne suis pas dupe, je connais les paroles du prophète, qui disait : « et plus les peuples votent pour des gouvernements fascistes plus tu fais du yoga », je ne les ignore pas, non, ces paroles, mais je ne fais pas de yoga, moi ; — je cherche, sans toujours trouver. Depuis trois semaines que j’ai arrêté de boire de l’alcool et que je fais attention à la façon dont je me nourris, il semble que je n’ai pas perdu un gramme de masse corporelle, ce qui est une perspective profondément déprimante parce que ce phénomène signifie sans doute que je ne suis qu’un gros tas destiné à mourir étouffé dans sa graisse. Je me suis senti très mal (c’était avant de monter sur la balance) : la certitude de ma nullité m’a assailli violemment, ce que rien, nonobstant, ne laissait présager. Rien n’avait de sens. Le malaise n’était pas seulement moral, il était physique, je me suis senti très mal, comme si j’allais m’effondrer, et peut-être suis-je en train de mourir sans m’en rendre compte (nous sommes tous en train de mourir sans nous en rendre compte, mais peut-être que ma mort à moi est toute proche), je ne sais pas, nous verrons dans les jours qui viennent. Je me suis dit : à part Daphné, je n’ai aucune raison de vivre. Et c’était une vérité si irréfutable que je suis resté comme sans voix face à elle. Rien de ce que je fais n’a le moindre sens, rien de ce que je fais n’a la moindre valeur, tout est d’une imbécilité terrifiante dans le monde social, dans la vie de tous les jours, dans la république des lettres, le monde de la culture, je ne me sens appartenir à rien, aucun groupe, aucune communauté, aucune tendance, aucune mouvance, aucun parti, aucun camp, aucune classe, si tout du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui devait disparaître je crois que cela ne me ferait pas beaucoup de peine, mais si la perspective de ne plus voir Daphné vivre me fait encore plus peur que les plus effrayants des humanoïdes qui peuplent mon époque. Il y a quelque chose d’irrationnel dans cela, à commencer par la formulation même, puisque je me suis dit quelque chose comme : « Je ne supporterais pas de ne plus voir Daphné », évoquant l’idée de ma mort, si elle devait advenir aujourd’hui, ce qui est imbécile, puisque, mort, voir ou ne pas voir, la question ne se pose pas, elle n’a plus le moindre sens, si je devais mourir aujourd’hui, je ne serais tout simplement plus, un point, c’est tout, je ne souffrirais pas du moindre manque, n’étant tout simplement plus, mais cette perspective me glace d’effroi. C’est la seule raison pour laquelle je ne meurs pas, ne veux pas mourir. Et peut-être que tout est lié, la laideur de la ville grise, sale, couverte de mégots, de déjections, cette ville qui pue, où le vacarme est permanent, mon malaise physique et le malaise moral qui est venu ensuite. À un moment, je me suis enfermé dans la salle de bain, où il faisait noir et où je pensais enfin être tranquille, mais des bruits lointains de la musique de dieu sait quels voisins m’ont interdit même cette cellule. Je suis sorti de là, alors, et je me suis demandé ce que j’allais faire : j’ai eu envie de tout laisser tomber, tout, parce que tout ne sert à rien, et puis, je me suis dit que j’allais continuer, que je n’avais pas fait ce qu’il fallait pour changer comme je veux changer — perdre du poids pour ne plus être un gros tas de graisse sur pattes —, et je ne sais pas, honnêtement, je n’en ai aucune idée, je ne sais pas ce que je vais faire, si je vais abandonner ou si je vais continuer. Un peu plus tard, j’ai même envisagé la possibilité de ne pas écrire mon journal aujourd’hui, mais je me suis dit que ce n’était pas possible, que cela, vraiment, ne pas écrire mon journal, vraiment, ce serait la mort. Pourtant, il n’a aucun sens, ce journal, il n’y a aucun lien entre le début, le milieu, la fin, mais il est ainsi, à l’image de ma journée, à l’image de ma vie, sans plan ni cohérence ni projet, sans logique ni signification, à l’image de tous les jours que dieu fait et que je m’astreins à vivre.