Je me dis : « La meilleure définition d’écrire que je puisse donner ? La voici : même si personne ne me lisait, j’écrirais quand même. » Ce qui n’est pas une définition du tout, puisque le definiendum ne peut pas se trouver aussi dans le definiens (si tel est le cas, la définition est circulairement vide, elle tourne en rond, ne définit rien du tout, pour définir il faut mettre d’autres mots à la place d’autres mots). Et puis, il faut en ôter le conditionnel, pour aboutir à ceci : « Même si personne ne me lit, j’écris. » Factuel, direct, sans compromission, sans apitoiement : écrire. Or, dès lors, la définition devient une sorte de profession de foi, ou plutôt une déclaration de principe, la déclaration d’indépendance. De toute façon, c’est vrai, je me sens très loin “des autres” (c’est flou, c’est vague, mais c’est aussi clair, non ?). Je survole des yeux quelques bouts de phrases qu’une personne a notées parce qu’elle les a jugées dignes d’être notées et je me sens abattu : Pourquoi écrire cela ? et aussi : Comment y trouver un quelconque intérêt ? Je ne comprends pas. Mais je me suis promis de n’être pas critique. Ce n’est pas tout à fait exact, non : je ne me suis pas promis de n’être pas critique, j’en suis venu à l’idée que la critique était devenue impossible, qu’elle n’avait plus le moindre sens, qu’elle s’était perdue quelque part en chemin et que nous n’en avions plus nul usage, parce qu’ou bien l’on écrit dans le désert ou bien écrire n’est qu’un moment fongible de l’histoire économique de nos échanges. En quelque sorte : ou bien un livre est une prophétie ou bien c’est un bien de consommation courante. Vulgaire, dispensable, périssable, périmé. Toute conversation — le cœur même de la démocratie — paraît alors fastidieuse ; on n’aboutira jamais à rien. Ce n’est pas le but : le but, c’est de vendre des tonnes de papier recyclé (ou des bouts du nuage numérique) en réalisant la plus-value la plus importante possible. Cherchant la référence d’une phrase de Nietzsche dont P. m’a parlé vendredi après-midi, je trouve : « Ich schreibe für eine Gattung Menschen, welche noch nicht vorhanden ist: für die „Herren der Erde“ » ; — je crois que ce n’est pas exactement celle dont P. m’a parlé, mais l’idée me semble convenir tout de même, qui n’est ni une phrase de notre temps ni une phrase pour notre temps. Mon sentiment est double : il me semble que c’est précisément le genre d’idées dont nous avons besoin, mais je ne sais pas qui est ce “nous”. Comment ne pas imaginer Nietzsche désespéré et exalté, menant une vie d’errance entre le sud de la France, la Suisse et l’Italie, des valises pleines de cahiers, écrivant des phrases de ce genre pour se rassurer, pour se donner un avenir qu’il n’avait pas ? Et que je le trouve beau. Mais qui sont ces „Herren der Erde“ ? Et cette espèce humaine qui n’existe pas encore ? Ce dimanche matin, faisant la grasse matinée :
Le ciel n’est pas pour nous
rare son éclat
même quand il brille
il n’y a personne dedans
cela tout le monde le voit
le ciel est vide le ciel est vide
comme le soleil est vide
ils sont bleus jaunes rouges
et ils sont noirs
ce sont les anges calcinés
monstres avalés par les flammes
le temps les aura mal aimés
en bas il y a le fol qui cherche domicile
l’élection
dans le ventre femelle
et la fourrure grasse de désir
dur au mal le mal même
le fol malmène sa peine
déroule le fil
pelote pelote
semble-t-il dire
où vas-tu petite de poils pelote ?
mais de là-haut on n’entend pas bien
c’est le destin des choses froissées
brins couchés dans l’herbe
qui cherchent leur vision dans la pénombre
pourquoi fait-il si sombre ?
astre avare de ses rayons
n’aime pas le peuple d’en bas
il les regarde de loin attendant qu’ils passent
mais ils fourmillent fourmillent encore
creusent galeries profondes
s’éloignent de la surface
c’est le fol qui les guide
et de là l’on ne dirait pas qu’il sait où il va.


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