La vie est belle, ai-je pensé, deux fois, sous la douche, tout à l’heure, cependant que je la prenais. Et, à l’instant, qu’il fallait l’écrire, cette pensée, ce qui est donc fait. Le pire, ne me suis-je pas dit en pensant cette pensée, mais à présent, oui, c’est que c’est vrai, c’est-à-dire : je le pense. Que je le pense ne rend pas la vie belle (penser que la vie est belle ne rend pas la phrase « La vie est belle » vraie, ce n’est pas parce que je pense que « La vie est belle » est vraie que la vie est belle, mais qu’est-ce qui rend vraie la pensée que la vie est belle ? si personne ne pensait que la vie était belle, la vie serait-elle belle, la vie pourrait-elle être belle ?), mais la pensée que la vie est belle est une pensée sincère, bien qu’éphémère, sans doute — qu’est-ce qui ne l’est pas ? — et « sincère » est un des sens du mot « vrai », peut-être le plus intéressant, même, des sens du mot « vrai ». Une vérité dépourvue de toute sincérité, en quoi peut-elle bien nous intéresser ? N’y a-t-il pas des vérités qui sont des mensonges ? Après avoir pensé que la vie était belle, je me suis dit : Si je meurs, au moins, je mourrais heureux, ayant trouvé que la vie était belle. Et c’est vrai que je pense souvent que je vais mourir, ces derniers temps, depuis que j’ai appris que xxxx xxxxx xxxxxxxx, qui était mon ami quand nous étions étudiants en philosophie, était décédé d’un arrêt cardiaque, l’été dernier (et je m’étonne, l’écrivant à présent, que je ne l’ai pas déjà noté dans mon journal ; ai-je eu si peur ?). Mourir, je le sais que je vais mourir, mais je veux dire : mourir bientôt, d’un arrêt cardiaque, moi aussi, dans la minute ou les instants ou les jours qui viennent. C’est assez imbécile de penser ce genre de pensées, mais je ne puis m’en empêcher. Et penser que la vie est belle n’est pas une façon pour moi d’exorciser la pensée de la mort, ce sont deux pensées tout à fait indépendantes l’une de l’autre, d’autant que si, d’un certain point de vue, penser que, si je mourais, je mourrais heureux, me rassure, d’un autre point de vue, cette même pensée ne me rassure pas du tout, parce que je n’ai absolument aucune envie de mourir. Est-ce que la pensée que la vie est belle contient ma mort ou est-ce qu’elle ne la contient pas ? C’est une question sérieuse, même si je sais qu’on ne dirait pas. Même si je pense effectivement que la vie est belle, cette pensée n’est pas sans trous dedans, qui la traversent, et qui font voir tout le faux, derrière, tout le mensonge, toute la laideur. Ainsi, du rêve que j’ai fait cette nuit, le seul détail que j’eusse mieux aimé oublier (la présence du xxxx xx xxxxx qui se réjouissait à l’idée que nous allions partir en voyage tous ensemble, ce qui, moi, ne me réjouissait pas du tout), c’est celui dont je me souviens. « La vie est belle » ne signifie donc pas que la vie est tout le temps belle, il y a des trous dedans. Mais si la vie n’est pas tout le temps belle, puis-je dire qu’elle est belle, ne devrais-je pas me contenter de penser qu’elle l’est, certes, mais de temps en temps seulement ? Pourtant, ce n’est pas ce que je pense quand je pense que la vie est belle, je ne pense pas qu’elle est belle, mais seulement de temps en temps. Quand je pense que la vie est belle, je n’exprime pas une opinion sur la vie en général, une sorte d’objet extérieur à moi, que je regarderais du dehors, un peu comme on regarde un tableau ou une fresque qu’on trouve belle, ce n’est pas une opinion que j’exprime, je n’exprime rien, c’est le sentiment que j’ai, et entre ce sentiment et la vie même, c’est ce que je veux dire quand je pense que la vie est belle, il n’y a pas d’écart, pas de distance, pas de séparation. Et c’est cette absence de séparation entre le sentiment et la vie qui rend la vie belle. La vie n’est pas belle parce que tous les événements, tous les éléments qui composent, constituent la vie sont beaux pris tous et individuellement, une telle proposition n’aurait absolument aucun sens, mais parce qu’entre le sentiment de l’existence et l’existence, il n’y a pas d’écart, mais une profonde unité (au sens d’absence de séparation, pas d’union des contraires ou que sais-je de cet ordre ?).

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