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Mens sana, et caetera. — Ce matin, cependant que j’écoutais Sébastien Llinares raconter un souvenir d’adolescence à la radio, ou comment, alors qu’il s’acharnait à copier les riffs et les solos de Slash des Guns n’ roses, sa mère était venue dans sa chambre pour l’emmener voir un concert de Paco de Lucia, expérience qui devait changer sa vie, je me suis souvenu de ce qu’il m’était arrivé à moi, à la même époque, quand, dans des circonstances semblables, mon père était intervenu dans ma chambre pour m’intimer l’ordre de cesser de jouer de la guitare avec ses mots hurlés qui sont restés gravés dans ma mémoire meurtrie : « Mais tu as une guitare à la place du tromblon ! », événement qui, lui aussi, devait changer ma vie, ou, en tout cas, l’empêcher de prendre une certaine direction, la direction que j’eusse voulu alors qu’elle prît. Adolescent, je ne fis jamais que rêver bêtement : quelqu’un passait dans la rue en bas de chez moi et, m’entendant, convaincu de mon génie, m’emmenait loin de chez moi où je devenais le grand musicien que j’étais. Si je n’ai jamais confié ce fantasme secret à personne, en revanche, j’ai déjà raconté cette scène filiale à laquelle je pense souvent, mais aujourd’hui, à la différence des fois précédentes, j’ai réussi à commenter ce souvenir du mot qui convient : rancœur. À présent que mon père est un monsieur âgé, que ma force et sa faiblesse ont eu raison de son imbécile despotisme, je sais que, pour complaire à l’esprit du temps, je devrais lui pardonner, voire solder mes comptes avec la paternité dans une sorte de simulacre de résilience ou de réconciliation bien commode, encore que cela revienne à nier la réalité de la réalité ou à faire semblant de l’oublier pour passer à autre chose, ignorer ce qui a eu lieu, et qu’on ne peut pas défaire, et que donc il fasse porter à la vie la marque infamante de la fausseté, mais il ne le faut pas, et je ne le ferai pas. Ce qu’il s’est passé, c’est ainsi, il ne fallait peut-être pas que ce fût ainsi, mais c’est ainsi que ce fut, on ne peut plus faire autrement. Le passé a cette étrange nécessité : il rend nécessaires des choses contingentes simplement parce qu’elles ont eu lieu, on peut s’efforcer de décrire et de redécrire ce qu’il s’est passé de toutes les manières possibles, aucune de ces descriptions et redescriptions ne changeront jamais la réalité du passé, le passé de la réalité. Un autre comportement de mon père n’aurait peut-être pas eu un autre effet sur ma vie (je ne serais probablement pas devenu le grand musicien que je rêvais d’être, et alors ? j’aurais fait ce que j’avais envie de faire), mais il y avait une ambiguïté fondamentalement incompréhensible dans l’éducation que j’ai reçue : on me payait des cours d’un instrument qu’on me décourageait ensuite de pratiquer (parce que la musique que je jouais n’était pas de la grande musique, disait mon père, remarque qui, venant de la part de quelqu’un qui ne connaît absolument rien à la musique, n’est qu’un grossier préjugé, une idée reçue) et, après m’avoir interdit de me consacrer pleinement à ce qui me passionnait, on me reprochait de ne pas me consacrer suffisamment à ce qui ne me passionnait pas le moins du monde, m’ennuyait au contraire au point le plus mortel. Une éducation insensée, absolument ratée, il ne sert à rien de le nier. Aujourd’hui, je l’ai dit, mon père est un vieux monsieur, mais je ressens toujours la même rancœur, tenace, qui ne s’est pas effacée ni même atténuée avec le temps, et dont je sais qu’elle ne disparaîtra jamais parce qu’elle fait partie de ma vie, contrariée, frustrée, puisque, à vrai dire, je ne sais pas ce que je serais devenu si j’avais pu devenir ce que je voulais devenir, si j’avais pu faire ce que je voulais faire (jouer de la guitare — interdit par mon père, étudier l’anglais — interdit par ma mère, aller étudier à Venise — interdit par mon frère). Souvent, je me reproche de ne pas avoir désobéi — si j’avais des qualités, je n’avais pas celle-là, j’ai été trop bien dressé —, et ainsi ma rancœur ne prend-elle pas seulement les autres pour objets (tous les autres, pour ainsi dire, la famille tout entière dont je suis issu, et que je ne hais même pas vraiment, cela n’aurait aucun sens, et la rancœur n’est pas une espèce du genre haine, c’est autre chose, c’est un rapport à la réalité, une relation à moi-même), elle me prend moi-même pour objet. Et à présent je me dis que, s’il m’arrive de penser que je suis un raté, ce n’est pas à cause du fait que je ne vends pas de livres (écrire est un désir tardif que j’ai pu accomplir parce que personne ne pouvait plus rien m’interdire : quand j’ai publié mon premier livre ma mère était déjà morte, et la famille détruite avec elle), pas seulement à cause de ce fait, mais de tous ces désirs auxquels j’ai dû renoncer, et qui font — que je le veuille ou non, que cela me plaise ou non — la personne que je suis devenu. Toutes ces histoires de pardon, de solde des comptes, de résilience, toutes ces histoires me semblent absurdes parce qu’elles participent de l’idée fausse que nous sommes toujours in fine ce que nous voulons être — illusion caractéristique de l’individu libéral tardif —, alors que nous ne sommes que ce que nous pouvons être, et seulement en partie, jamais tout ce que nous pouvons être, nous ne sommes jamais qu’un possible parmi les innombrables possibles que nous eussions pu être. S’il m’arrive de penser que je suis un raté, c’est à cause de toutes ces vies que j’aurais pu vivre, tous ces mois que j’eusse pu être, et que je n’ai pas été, que l’on ne m’a pas laissé être. Pour être en paix avec moi-même, dit-on, il faudrait que je me réconcilie avec tout cela, mais je crois qu’il ne le faut pas, je crois que je n’en ai pas envie, je crois que ce serait une erreur de le faire. Non que je fasse à présent l’apologie du ressentiment, mais la résilience ne permet pas d’échapper au ressentiment, elle en est l’intégration à des fins de pacification du moi, moi qui, dès lors, devient inoffensif, normalisé, socialisé, machine qui fonctionne dans l’ordre des choses, reprend le travail, ne dérange rien, ne fait pas d’histoires ; — un brave petit animal domestique. La rancœur n’est pas la fin du moi, pas plus que ne doit l’être le ressentiment, mais elle l’anime, nécessairement. Au paragraphe 120 de son Gai savoir, modifiant la sentence d’Ariston de Chios « La vertu est la santé de l’âme » en « Ta vertu est la santé de ton âme », dans un parallèle avec la santé du corps qui enveloppe une critique de la normalité, Nietzsche commente ainsi sa variation : « Le moment serait venu alors de réfléchir à la santé et à la maladie de l’âme et d’identifier la vertu, particulière à chacun, avec sa santé propre. En fin de compte resterait la grande question de savoir si nous pouvons être absolument quittes de la maladie, même pour le développement de notre vertu, et si notamment notre soif de connaissance et de connaissance de nous-mêmes n’aurait pas autant besoin de l’âme malade que de l’âme saine : bref, si l’unique volonté de santé ne serait point un préjugé, une lâcheté et peut-être un vestige de barbarie et d’état rétrograde des plus subtils. » D’où, en effet, se dégage une psychologie tout autre que celle que nous pratiquons d’ordinaire, qui veut nous guérir à tout prix et au plus vite, alors que ce dont nous souffrons (l’âme malade de Nietzsche) nous appartient, nous fait autant que ce dont nous jouissons. Quelques lignes avant le passage que je viens de citer, Nietzsche écrivait ceci : « Ce qui importe ici, c’est ton but, ton horizon, ce sont tes forces, tes impulsions, tes erreurs, et notamment les idéaux et les phantasmes de ton âme, pour déterminer ce qui, même pour ton corps, constitue un état de santé. » Dans ce « même pour ton corps », s’effondre la distinction archaïque du corps et de l’âme et s’ouvre la perspective d’une psychologie dont la thérapeutique ne vise pas la paix (par anesthésie chimique ou autre), l’inertie, mais la dynamique, le possible, l’accomplissement du moi dans toutes ses dimensions. Je n’ai pas fait immédiatement le lien entre mon souvenir évoqué ce matin et le passage de Nietzsche que j’ai lu hier au soir avant de m’endormir. Le Gai savoir est traversé de part en part par la question de la santé — question que, vers la fin de l’ouvrage, Nietzsche mettra en relation avec sa « “Méditerranée” idéale », le titre de l’ouvrage lui-même étant déjà fondamentalement provençal (c’est le gay saber des troubadours) —, et je me suis aperçu que la vieillesse de mon père ne me rendait pas plus tendre, plus doux, plus mou, et qu’il y avait sans doute quelque chose, là, qu’il ne fallait pas enjamber, mais à quoi il fallait que je consente, parce que c’est moi ; je ne l’ai pas voulu, mais c’est moi, et c’est cela que nous devons apprendre à aimer, d’un amour que notre époque ne comprend pas, qui ne voit l’amour que comme gentillesse et bienveillance, nous ne devons pas apprendre à aimer ce que nous désirons, avons désiré, avons voulu, voulons, mais nous devons apprendre à aimer ce que nous ne voulons pas, ce qui nous échappe, non pour nous réconcilier, mais pour croître encore. Car qui peut dire que ma maladie est décadence, qu’elle n’est pas partie intégrante de ma croissance, de l’amour que je porte à la vie, qu’elle ne participe pas du déploiement de ma vie ?