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Offre de rachat. — Même le sentier des douaniers peut devenir un chemin de croix. Et n’importe quelle route, en vérité, qu’elle soit de terre ou bien de bitume. Ce n’est pas une question de surface, c’est une question de profondeur. Tout dépend de l’intention, de son intensité, et non de la légèreté du pas. Un peu plus de vingt kilomètres plus loin, j’ai mal aux pieds et je suis fatigué, mais ma rédemption, qu’en ai-je fait ? Qu’ai-je à me pardonner ? D’être en vie, je suppose. Mais exister, est-ce un péché ou une malédiction ? La perspective que ma vie puisse s’interrompre à tout instant (volontairement ou non) ne me tire pas d’affaire, je crois, ne me soulage en rien, non plus, non, mais ajoute au contraire une donnée supplémentaire au problème : pourquoi suis-je en vie et que faire de ce cœur qui bat ? Cette vie, ne serait-elle qu’un sketch de mauvais goût, et nous, les victimes dont on se rit à notre insu ? Un sketch de mauvais goût, c’est-à-dire : et sans issue. Ou bien trop connue. Et alors, on se dit : Mais à quoi bon continuer si l’on connaît déjà la fin ? Spoiler alert, comme disent les gens bien : à la fin, tu meurs. L’évolution a-t-elle placé au fond de nous une inconscience fondamentale ? Hypothèse selon laquelle l’instinct de survie ne serait pas une quelconque lutte pour la vie (l’entourloupe de Darwin), mais une profonde et radicale imbécilité à la racine de toute forme de vie qui perdure un tant soit peu. Pas de vie, dès lors, sans illusion : l’existence n’est qu’une immense hallucination collective. Dès qu’un rayon de lucidité parvient à percer le plafond gris de l’irréalité, tout le système s’effondre, et la nervosité est à son comble. Comment dormir la nuit lorsque l’on sait que tout est déjà fini ? Il faut une telle quantité de mensonge pour se lever le matin qu’aucune drogue n’est en mesure de nous la fournir : c’est la vie même le narcotique qui nous stupéfie. Pour m’assurer un sommeil lourd, j’ai bu du vin jusqu’à trois heures du matin, environ, hier au soir, tout en écoutant de la musique (Massilia Sound System, Dernière Transmission, Rome Buyce Night). Au réveil, j’avais envie de faire l’amour. Tout obéit donc à ce seul et unique plan de nous rendre ivre de vivre. C’est pour cela que j’ai marché autant, cet après-midi, pour transpirer la haine, la tristesse, l’accablement, la honte, l’impuissance, la disgrâce, le naufrage, l’âge, transpirer jusqu’à la dernière goutte le dégoût de vivre. Même si je ne l’ai pas sorti une seule fois de mon sac à dos, pour cela, en effet, il eût fallu que je m’arrêtasse quelques instants au moins, ce que je n’ai pas fait pendant quatre heures, j’avais mon cahier au bison rouge avec moi, et cette compagnie m’a semblé bonne, la meilleure, peut-être, même. Arrivé à Binic, là où je voulais me rendre, j’ai été frappé par la laideur des nouveaux quartiers que l’on construit, avec ces maisons au style absurde qui ont vue à 360° sur les autres maisons du quartier. S’endetter toute sa vie pour une telle hideur, ne faut-il pas être victime de la dernière illusion pour y consentir ? Tout devrait nous sembler vain, mais il n’en est rien : l’être humain bâtit inlassablement les ruines inintéressantes du futur. Comme une sorte de délire, de passion immuable pour une sénilité anticipée. Sans offre de rachat.