Un aventurier de l’oisiveté. — Qu’il faille être une sorte de dandy oisif pour parvenir parfois à s’habiller de made in France et que les masses nombreuses se vêtent de nippes produites à l’autre bout de la planète dans une frénésie de garde-robe qui confine au trouble mental est une inversion si complète du système des valeurs occidentales, qui associaient il y a peu encore le lointain à la rareté, au luxe, à l’exotisme, qu’à elle seule, ou presque, elle suffit à expliquer l’état du monde qui est le nôtre. On dira certes que c’est par le petit bout de la lorgnette géopolitique, mais il y a dans ce déferlement de marchandises qui flatte si bien nos instincts primitifs (posséder, stocker) et post-modernes (acheter, jeter, recommencer) que ce dernier n’est peut-être pas si étroit que le croirait un esprit peu attentif. Après avoir pillé le monde, pourrait-on dire si nous manquions quelque peu de charité, l’Occident en est devenu la poubelle, et se déverse sur Lui toute la rancœur de l’histoire, qui L’inonde de sa bile mauvaise : l’Occident est littéralement submergé par cette masse de matières toxiques, de produits nocifs, de fabriques indignes, et de coupes informes sous le poids desquels Il s’enfonce chaque jour plus profondément dans l’inélégance et le débraillé les plus parfaits. Le progrès, désormais, ne sert plus, en effet, à éveiller les consciences, à libérer les corps, mais à les contraindre, les attacher à leurs peurs primaires, qui les lie à l’angoisse que suscite la mort dans une fuite imbécile à qui possédera toujours quelque chose de plus. Comme rien ne distingue un bonheur illusoire d’un bonheur authentique, rien qui épouse en tout cas l’urgence de nos désirs, car pour faire une telle distinction, il faut précisément retarder notre désir, le différer, arrêter ou ralentir l’écoulement du temps, ce qui revient à la fois à perdre et à gagner du temps sur la mort — perdre parce que le temps passe tout de même qui nous en rapproche inéluctablement, gagner parce que nous l’appréhendons plus justement, et situons notre temporalité dans celle, plus vaste, et plus effrayante, parfois, il est vrai, de l’histoire naturelle —, le système productif (qu’on l’appelle économie de marché ou capitalisme n’a guère d’importance, ne fait guère de différence) assouvit et stimule sans cesse la passion du contentement qui anime l’espèce humaine. Il n’y a pas de satiété parce qu’il n’y a même plus de désir : dans la mesure où il n’y a pas d’écart, pas de délai entre le désir et son assouvissement, le désir n’est plus, il est complètement absorbé par l’accomplissement. Et, en vérité, tout est toujours déjà accompli : il n’y a plus de tiraillement, plus d’attente, plus d’inquiétude, et plus de quiétude non plus, rien que des flux dépourvus de toute raison, c’est-à-dire de toute finalité. L’on avance ainsi dans un recommencement perpétuel, un temps vidé de toute signification, éternel en même temps qu’éphémère, éternel parce qu’éphémère, sans cesse le même et, donc, sans cesse renouvelable à l’identique. L’éternel retour du même ne s’achève pas dans l’ἐκπύρωσις, le grand incendie de la fin et du commencement du temps, qui renouvelle et se renouvelle par sa destruction, il est de tout instant, parfaitement clos sur lui-même, absolument vide. Aller faire des emplettes, pour le dandy oisif, ainsi, ce n’est plus faire ce geste par lequel l’intelligence se rendit jadis au marché, c’est une aventure métaphysique. Et qui ne s’est pas encore privé totalement de l’usage de ses facultés intellectuelles, même s’il aura l’air assurément plus chic, il n’est pas dit qu’il s’en tirera tout à fait indemne.

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