131225

Pas d’aventure aujourd’hui, même miniature. Les mauvaises pensées — et Dieu sait que je n’en manque pas, je suis comme une usine à mauvaises pensées, si n’importe quel pays avait le taux de productivité qui est le mien en matière de mauvaises pensées, il prendrait des décennies d’avance sur ses concurrents dans n’importe quel marché —, je ne les chasse pas à proprement parler, je les laisse s’exprimer, je les considère avec détachement, me disant : Oui, c’est ce que je pense, mais j’en ai l’habitude à présent, je sais que je suis une usine à mauvaises pensées, elles ne me font rien, en réalité, parce que je sais que ce n’est pas l’objet de mes mauvaises pensées qui est en jeu, je sais que c’est l’image que j’ai de moi-même, et c’est cela à quoi je dois penser, cela que je dois prendre en considération, cela sur quoi je dois m’efforcer de travailler et non l’objet de ma mauvaise pensée, je les laisse aller et venir, mes mauvaises pensées, elles me concernent si peu, en réalité, elles sont comme des démangeaisons, on ne se définit pas par rapport à une démangeaison, on se gratte, et puis on n’y pense plus. Pas d’aventure aujourd’hui, même miniature, je tâche de ne rien faire ou presque, n’est-ce pas là que se trouve l’origine de toute sagesse : ne rien faire ? Au lieu de quoi — au lieu de rien, c’est-à-dire —, tout le monde s’efforce de faire quelque chose, d’agir, de changer le monde, de faire la guerre, de faire la paix, de gagner de l’argent, de s’imposer, de s’affirmer, de se montrer, d’être en haut de l’affiche, d’être connu, d’être, je ne sais pas, d’être, tout simplement, et être, moi, je n’en ai pas envie. Ou, en tout cas, pas comme cela, non, pas comme les autres, pas comme tout le monde. Et ce n’est pas pour me singulariser, c’est simplement pour exister à ma façon, et non une autre. En disparaissant, en ne faisant rien, parce que je sais que c’est cela qu’il faut faire : rien, j’avance sur le chemin de la sagesse. Et j’ai beau savoir que cette expression — avancer sur le chemin de la sagesse —, à l’époque qui est la mienne, est une expression totalement dénuée de sens, totalement vide de toute signification, c’est ainsi qu’il faut que je le formule, et ainsi qu’il faut que je vive : en avançant sur le chemin de la sagesse. N’affirmant ni ne niant, m’occupant le moins possible de l’essence, en laissant ce qui doit l’être, en abandonnant le monde et les autres qui le peuplent quand il le faut : je ne veux pas de prise, pas d’emprise, sur le monde et les autres qui le peuplent, je sais que tout cela, je dois le laisser à lui-même, que rien de tout cela n’a le moindre sens. Si je devais tracer un cercle autour de moi, qui serait le cercle de mon influence sur le monde réel, il serait d’un diamètre minuscule, mais au moins aurait-il quelque réalité, tandis que l’on s’imagine jouir d’une influence considérable parce qu’on est important, connu, puissant, que sais-je encore ? mais cela n’a aucun sens, ce n’est pas vrai, le sens n’est pas quelque chose, le sens est un geste, une physionomie, une intonation, un regard, une attention, une joie simple, le matin, la joie que procure la simple existence des êtres qui me sont chers, et partant, la joie que la simple existence procure, l’existence de rien, pas même l’existence en soi, non, une atmosphère, une impression, la possibilité de vivre. De ces remarques, je ne veux pas faire une quelconque théorie générale, je sais qu’elles sont liées à mon état d’esprit singulier — le mien, ce jour-ci, peut-être aussi au temps qu’il fait, gris depuis des jours, mais la brume, qui, quand elle cache un peu les choses qui peuplent le monde, rachète le péché qu’elles commettent d’être, ces choses, d’être, des choses —, mais il me semble qu’elles comportent une certaine vérité, laquelle ne doit sans doute pas être nommée en tant que telle. N’est-ce pas pour la dire sans la nommer en tant que telle, cette vérité, qu’on écrit des poèmes ? Au cours des deux semaines qui viennent de s’écouler, j’ai écrit huit poèmes. J’utilise l’application Notes qui se trouve sur mon téléphone, là où je dresse mes listes de course (Harengs / Œufs / Gruyère / Endives / Roquefort / Pommes de terre / Lait). Cette application est laide (tout : le dispositif, l’interface, la police de caractères, le choix de la gamme des couleurs, la majuscule automatique à chaque renvoi à la ligne, etc. —, et j’ai pensé recopier les poèmes dans un de mes carnets encore vierges, ce que je n’ai pas encore fait, toutefois, je devrais, au moins pour sauvegarder ce que j’ai écrit et qui risque de disparaître suite à une mauvaise manipulation, une panne de données, que sais-je ? —, mais je crois que cela me convient ainsi : l’absence de toute qualité esthétique du dispositif le neutralise et me permet d’écrire librement, de lire à voix basse ou à haute et de corriger, de récrire à volonté, sans rature, lisible. De la sorte, il n’y a rien dans la chose — l’objet vidé est rendu nul —, tout est dans la pensée, le sentiment, la vérité.