1.I.26

On se dit : « C’est un acte ». Pour se convaincre, peut-être, que c’est vraiment quelque chose, que l’on fait vraiment quelque chose, que l’on ne se contente pas de végéter, mais que l’on agit, a une influence sur les choses qui sont au-dehors de nous, et c’est vrai que c’est une façon de penser qui semble si profondément ancrée en nous qu’on peut penser qu’elle va de soi, est une sorte de vérité d’évidence, première, mais on pourrait voir les choses — toutes les choses, n’importe quelle chose — tout à fait autrement. Peut-être que, ce matin, le premier jour de l’an, quand je suis allé courir, j’y suis allé pour marquer quelque chose dans le temps, placer l’année qui naît sous le signe de quelque chose, d’un acte, donc, disons-le ainsi, mais il y avait beaucoup de monde, beaucoup trop de monde, des chiens tenus en laisse par des femmes et des hommes, jeunes, c’était grotesque, avant, je pensais que les chiens, c’était pour la campagne, ou alors pour les vieilles dames qui n’avaient plus personne dans leur vie, un substitut au mari, aux enfants partis, pour avoir une compagnie, mais les chiens ont commencé à remplacer les vivants, les enfants que les femmes et les hommes, jeunes, ne font plus, n’ont plus envie de faire, ne peuvent plus faire, parce qu’ils sont infertiles, parce qu’ils ont l’esprit infécond, bientôt, les chiens auront rempli les vivants, et ce seront eux, les maîtres du monde, alors, mon idée de courir comme acte sous le signe duquel placer l’année qui naissait, avec tout ce monde, ces humains et leurs chiens, ou bien l’inverse, probablement l’inverse, de plus en plus certainement l’inverse, on voit les femmes qui s’attachent la corde à la taille et se font tirer par leur chien qui gambade devant elle, comme si une domination devait nécessairement succéder à une autre, ce besoin d’être toujours attaché, aux liens, aux hommes comme aux chiens, comme s’il fallait toujours qu’une domination succède à une autre — Mais celle-là est choisie, rira-t-on sans doute pour faire semblant de ne pas être une chose parmi des choses déterminées —, en plus, tous les chiens sont plus ou moins les mêmes, leur choix obéit à des modes, qui vont avec des façons de s’habiller, de parler, de penser, de se mouvoir, d’être, toutes déterminées, et, donc, mon idée d’un acte sous le signe duquel place l’année naissante, cette idée était réduite au ridicule manifeste de se trouver là, parmi des milliers de gens, avec leurs chiens, qui faisaient tous plus ou moins la même chose, d’être donc sans originalité aucune, un un parmi des milliards d’autres uns. Quelle différence y a-t-il, dès lors, entre faire et ne rien faire, un acte et rien du tout, quelque chose et le néant ? Et partant, entre le bien et le mal, le vrai et le faux, se sentir vivre ou avoir envie de mourir ? On ne comprend plus très bien. Ou alors, trop bien. J’étais là, j’étais bien, même si j’avais mal, je ne me suis pas arrêté de courir, dix kilomètres pour commencer l’année, et j’ai avancé, comme cela, inutile et déterminé, mais libre. Cet après-midi, nous sommes allés à pied jusqu’à l’EHPAD où mon père réside (des Catalans à la Joliette en passant par le Vieux-Port). En partant de l’EHPAD, Daphné m’a dit qu’elle avait trouvé son grand-père moins lucide que la dernière fois qu’elle était venue le voir. Pourtant, les infirmières avaient l’air de trouver qu’il allait bien, c’est une question de point de repère, peut-être, de modèle à quoi comparer, qui ne l’a jamais vu que comme cela peut se dire qu’il va plutôt bien, mais qui l’a connu autrement, comme il était avant, ne peut manquer de se dire : Mon Dieu, quelle déchéance ! Et jusqu’où tombera-t-il ? Daphné l’a bien perçue, cette différence par rapport au modèle du grand-père qu’elle a connu et qui n’est plus. Pourtant, à qui l’a connu avant, des manières, des intonations lui rappellent qui il était avant, mais ce sont comme des ombres très dégradées qu’une lumière porte sur une réalité qui change en permanence, et ce décalage, c’est mon sentiment, et je crois, aussi, celui de Daphné, ce décalage rend la différence difficilement tolérable, presque insupportable, et frappe tout d’une impression de profonde indignité. Mais qu’est-ce qui est digne ? On peut interroger toutes les notions ; bien souvent, l’on n’est pas plus avancé. Comme quand je cours, je parcours une certaine distance (je peux dire : « J’ai couru dix kilomètres »), mais je reviens à l’endroit d’où j’étais parti, la distance parcourue s’annule, et rien de ce que l’on fait ne semble avoir le moindre sens. Pourquoi le fait-on, alors ? Parce qu’il faut bien faire quelque chose ? Parce que, si l’on ne bouge pas son corps, on va mourir ? Mais, si je le bouge, est-ce à dire que je ne vais pas mourir ? À quoi bon, alors, si tout revient au même, in fine ? Est-ce que la vie vit, malgré la mort ? Est-ce que nous sommes traversé par la vie ? Mais alors que sommes-nous, nous, qui ne sommes presque rien ? Qu’un peu de vie qui passe. C’est déjà bien, non ? C’est déjà bien, oui. Sans que je sache très bien pourquoi, j’ai envie de finir cette page par les mots que voici : « Je t’aime ». Je t’aime.