2.I.26

Trois fois (au moins). — Concevoir que l’on va vivre quelque chose, le vivre, et en faire le récit par la suite, peut-être est-ce tout cela, que l’on peut appeler écrire. Et les libertés que l’on prend avec, aussi. Un vaste ensemble, donc, tînt-il dans l’habitacle d’une automobile, comme aujourd’hui. J’avais prévu de vivre ce que j’ai vécu aujourd’hui — exactement comme je l’ai vécu —, j’avais imaginé de le vivre ainsi (le concept) et, quand j’ai écrit la phrase qui viendrait accomplir le processus d’ensemble, j’ai ressenti une émotion assez vive, parce que tout était exactement comme il fallait que ce soit, et que l’écriture n’était pas la production de son petit machin pour la rentrée littéraire — ce que tout le monde s’acharne à faire, à croire qu’ils ont la passion de l’échec, de la nullité —, mais une pratique qui s’inscrit dans la vie même, qui en est à la fois la pensée (la conception), la magnification (une sorte de magnificat immanent) et le récit. Sans réelle hiérarchie temporelle ni ontologique, dans une sorte de continuité libre. Un peu plus tôt dans la journée, à l’heure du déjeuner, en voyant une pie venir picorer les miettes de notre pique-nique, j’avais ressenti une émotion comparable à celle que la phrase écrite dans la voiture me procurerait plus tard dans la journée, mais je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je ne m’attendais pas à voir ce petit animal-là, que sa légèreté avait quelque chose d’une grâce que les véhicules qui nous transportent ne pourront jamais avoir (ils ne sont pas en vie), et je me suis mis à chanter in petto cette chansonnette qui m’a rappelé Daphné, enfant : « Y a une pie dans l’ poirier, j’entends la pie qui chante. Y a une pie dans l’ poirier, j’entends la pie chanter. J’entends, j’entends, j’entends la pie qui chante. J’entends, j’entends, j’entends la pie chanter. » Ensuite, il a fallu remonter dans la voiture, reprendre la route. Un peu plus tard, après la tombée de la nuit, la neige se mettrait à tomber. C’est à ce moment-là que, tenant serré contre moi l’objet de mes conceptions, j’écrirais la phrase. Je sais sa place dans mon œuvre. Je sais sa place dans ma vie.