Homonymie pesante. — « Alain Orsoni, titre le journal, ancien dirigeant nationaliste, abattu lors des obsèques de sa mère en Corse. » Et, au monde, me dis-je, il n’y a probablement que sur cette île que de semblables faits se produisent dans un mélange de violence archaïque — le cliché de la vendetta — et de bêtise ancestrale — le culte de la mort. Ce titre résonne en moi à plusieurs titres : le nom, tout d’abord, qui m’a toujours semblé lourd à porter, les rares Orsoni dont on a parlé dans la presse (avant moi, allais-je dire) étaient des mafieux, des assassins, lourd, pour ne pas dire impossible, et non pas seulement à porter, impossible tout simplement, comme si ce nom n’était pas le mien, comme s’il appartenait à des gens avec qui je n’avais rien de commun et qu’il m’était tombé dessus par un malencontreux hasard, une sorte d’erreur du destin, une faute de frappe à l’état civil de l’histoire, et cela, j’ai l’impression de l’avoir toujours ressenti, ce malaise avec le nom, que je ne suis jamais vraiment parvenu à porter, contrairement à mon prénom, par exemple, qui me va et qui me plaît, Jérôme, le nom sacré, me semble lui-même être un hiéronyme, aujourd’hui encore — à mon âge — j’ai l’impression que « Monsieur Orsoni », ce n’est pas moi, mais quelqu’un d’autre, une personne plus âgée que moi ; les circonstances — « lors des obsèques de sa mère » — qui portent immédiatement mon attention vers l’urne dans laquelle les cendres de ma mère sont recueillies et que j’ai ramenée chez moi de Marseille à Paris pour les garder près de moi, certes, mais aussi pour écrire un des deux livres que je suis en train d’écrire ; l’île, enfin, qui surgit de la Méditerranée dans un contraste violent avec les pages du livre de Paolo d’Iorio que j’ai lues aujourd’hui, où il est longuement question de l’île des bienheureux dans le Zarathoustra de Nietzsche et dont le modèle est Ischia, dans la baie de Naples, que Nietzsche a visitée durant son séjour à Naples et qui est restée pour lui une sorte de paradis terrestre, — oui, mais la Méditerranée, ce n’est pas seulement l’utopie idyllique, c’est aussi la violence la plus brutale, à l’état brut, allais-je, sauvage, primitive, et la chaîne infinie des assassinats (Assassini ! est un cri). L’île joue un rôle important dans l’imaginaire philosophique, mais je ne vais pas me répandre en banalités et autres généralités, et cette île d’où mon nom vient me semble si étrange, si lointaine, et pourtant si familière. Ne m’est-il pas arrivé de m’en sentir proche, en effet ? C’est vrai, mais je n’y vis pas. Dans quel genre de monde, c’est la question qu’à présent je voudrais poser, dans quel genre de monde assassine-t-on un homme à l’enterrement de sa mère ? Quelle vie peut-il y avoir sur pareille terre ? On a l’impression d’assister à un épisode d’une mauvaise série télévisée (on n’a même pas besoin de fermer les yeux, c’est ce que l’on voit), qui peut tolérer cela ? À quelle bassesse les hommes qui agissent ainsi ont-ils consentie pour vivre ainsi ? N’as-tu pas envie de laisser cette terre, et le monde qui la rend réelle, tout laisser dans la jachère de l’oubli, et rendre l’île au désert d’avant son peuplement ? Paolo d’Iorio (p. 157) : « Nietzsche s’était rendu à Sorrente pour se soigner. En vain. Les rares cartes postales de Nietzsche et les longues lettres de Rée envoyées à Naumburg, à Franziska et à Elisabeth Nietzsche, ressemblent à un bulletin de santé qui traduit d’abord l’espoir d’une guérison, rend compte de légères améliorations suivies de rechutes, et enfin qui sanctionne l’échec de la thérapie. Nietzsche repart au Nord avec ses douleurs oculaires et ses maux de tête, avec l’angoisse de devoir reprendre l’enseignement à Bâle, et l’impatience de pouvoir se consacrer à sa vocation philosophique. À Sorrente, son moi le plus profond avait recommencé à parler. Il était d’autant plus difficile, maintenant, de lui imposer silence, d’étouffer sous la reprise des anciennes tâches du professeur cette voix qui parlait de liberté de l’esprit et d’amour du voyage, ce « soi, vieux et toujours jeune » qui aspirait à des expériences nouvelles, à de nouvelles idées et à de nouveaux chemins. Aurait-il dû suivre les sirènes de la libre-pensée ou rester propagandiste wagnérien et professeur de philologie à Bâle ? Mais quelle était la véritable sirène ? Qui détournait vraiment le voyageur Odysseus de son chemin ? »

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