22.I.26

Refus (avec un « s » fantôme qui marque le pluriel). — Après avoir lu son journal, j’envoie un SMS à G. pour lui demander pourquoi, après l’énième refus qu’il relate, il ne publie pas Basalte lui-même, question que je lui ai déjà posée, lui dis-je, je sais, et à laquelle il me fait la même réponse que la fois précédente. Un peu plus tard, je reçois un courrier de la ____ qui m’informe que je n’aurai pas la bourse que j’ai sollicitée pour l’écriture des profondeurs. Dans le corps du message, il est écrit qu’il ne faut pas considérer ce refus comme un refus, et je me dis que, si c’était moi qui l’avais rédigé, ce message, j’aurais dit qu’il fallait considérer ce refus comme un refus parce que, de toute façon, si l’on est écrivain, refus ou non, on écrira quand même, ce n’est pas pour l’argent qu’on écrit, sinon, c’est que l’on n’est pas écrivain, et alors il vaut mieux se suicider ou faire complètement autre chose de sa vie. Nelly, à qui j’envoie un SMS pour le lui dire, m’écrit : « Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, et je pense que ce projet est génial », ce à quoi je réponds : « ____ __________ et ________ ___________ [deux membres du jury dont je connais le nom] ne sont pas d’accord avec toi. », ce à quoi elle répond : « J’en connais un, il est horrible, donc ça ne m’impressionne pas », et ajoute : « C’est quand même l’auteur de la phrase suivante : “_________________ ___________________ __________________ _______________ _______________ ______________ _____________ _____________ __________” », phrase qu’elle cite de mémoire, preuve du traumatisme que lui aura causé la fréquentation de l’auteur en question. Je ne sais pas ce que je pense de ce refus. Ou plutôt, si : cependant qu’un jury était occupé à refuser mon projet, j’étais occupé à lire et écrire pour avancer dans le même projet, et il me semble que cela répond à toutes les questions que je pourrais me poser à ce sujet. On attend du monde social qu’il nous reconnaisse, et que, par cette reconnaissance, il nous accorde l’autorisation d’exister, et c’est ainsi que nous nous aliénons, alors que nous n’avons pas besoin de lui, nous n’avons pas besoin de sa légitimation, et nous devons apprendre à nous en passer, nous devons comprendre qu’il est nécessaire de nous en passer, d’écrire sans elle, malgré elle, dans son absence. Ce qui me semble rejoindra les phrases que j’écrivais hier à propos de l’illisibilité. Le plus pénible dans ce genre d’histoires, c’est de s’entendre dire, chaque fois : « Ne le prenez pas personnellement », ce qui est un mensonge, — il faut le prendre personnellement. Comment pourrais-je le prendre autrement ? Cela n’aurait aucun sens. Mais est-ce que je dois renoncer pour autant à écrire le livre ? Il est évident que non. Et c’est cela, le plus important. Dis-je cela pour me rassurer ? Je ne le crois pas, non. J’eusse préféré obtenir la bourse en question, mais le fait que je ne l’obtienne pas ne remet rien en question, cela fait simplement un peu d’argent en moins. Je joue le même riff une dizaine de fois, et c’est parfait. Et puis, tout en continuant de jouer le riff dans ma tête — j’entends le riff dans ma tête —, je joue un solo, et c’est très mauvais. Alors, j’arrête. Quand je sors pour aller chercher Daphné, j’entends toujours le riff dans ma tête, et c’est parfait. J’écris ces phrases. M’arrête. Rejoue. Constate le même phénomène. M’arrête. Reprends l’écriture. Voilà, peut-être, comment je me sens aujourd’hui. — Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? — Je n’en ai pas la moindre idée. Je voulais simplement le raconter.