Sans masse. — Comme je me sens impuissant — ou dois-je écrire : « comme je me sais impuissant », « comme je suis impuissant » ? à vrai dire, ce sont trois manière d’exprimer la même pensée — je décide de me comporter comme tel. Si je devais décrire cela d’un geste, ce ne serait pas celui de lâcher quelque chose, comme quand on desserre soudain les muscles d’une main qui la tenaient fermée, mais de me détourner. Je ne m’intéresse à rien de ce qu’il se passe dans le monde. De toute façon, cela n’a aucun sens, et tout ce qui se fait me semble indigestement mauvais. D’aucuns, peut-être pour justifier cet harassant phénomène, affirment que nous sommes la pire espèce de l’univers, mais je ne sais pas ce que cela signifie. C’est une explication qui me semble bien trop simpliste et qui, paradoxalement, ressemble à une sorte d’absolution : comme nous sommes ce qu’il y a de pire dans l’univers, semble-t-on dire par là, il ne sert à rien d’essayer de mener une vie bonne, nous pouvons faire n’importe quoi en attendant que l’espèce disparaisse, et le plus tôt sera le mieux. Je comprends le sentiment, toutefois, d’où les affirmations de ce genre proviennent : nous avons la capacité d’exprimer notre conscience de soi (disposition qui, en l’état actuel de nos connaissances, du moins, nous rend uniques dans l’univers), ce que la plupart d’entre nous faisons de façon absolument non-critique, vociférant ou écrivant des romans, et nous imaginant de la sorte dire quelque chose, alors que c’est quelque chose d’extrêmement difficile d’exprimer de façon signifiante notre conscience de soi, cela exige une concentration extrême, une immense distance, une ironie féroce toujours tournée contre soi, il faut se confronter à ses doutes et accepter qu’ils ne puissent pas être surmontés, dépassés, qu’ils sont là, — comme notre vie, comme notre mort, et il est infiniment plus facile de geindre ou de brailler, confondant ceci avec cela. D’ailleurs, je ne crois pas que nous soyons une espèce. C’est-à-dire : comme catégorie scientifique, il y a évidemment quelque chose comme « l’espèce humaine » (c’est un raisonnement circulaire), mais cela n’implique en aucun cas qu’il y ait une quelconque « communauté humaine », ce qu’on entendait, avant, quand on parlait de « fraternité », par exemple. Et, dès lors, nous considérer en tant que totalité signifiante n’a absolument aucune signification : ce que nous cherchons quand nous parlons d’« humanité », de « communauté », de « fraternité », d’« universalité », et caetera, ce genre de choses n’existent tout simplement pas. Ce sont des entités absentes dont une mauvaise compréhension de notre langage nous laisse présumer l’existence, mais il n’y a rien. Est-ce parce qu’« il n’y a rien », comme je viens de l’écrire, que je me détourne ? Non, quand je dis : « Je me détourne », je me détourne de l’agitation de la planète parce que, en vérité, elle ne me concerne pas, je n’y puis rien, et je n’ai pas le sentiment qu’elle s’adresse à moi, à d’autres que moi, peut-être, et dans ce cas, ai-je envie de dire, tant pis pour eux, je les plains. C’est là, sur ce théâtre-là, que je suis impuissant, et me persuader du contraire, comme la démocratie le fait, ne peut que me rendre malheureux, d’un malheur sans cause ni fin réelles, parce que je n’ai pas de rôle dans ce qu’il s’y joue. L’illusion, c’est de croire que certains y jouent un rôle (« les puissants ») cependant que d’autres, non, comme moi (« les anonymes »). Ce n’est pas vrai (relis le journal du 9.I.26) : nous devrions tous nous mettre au même régime de l’impuissance. C’est la seule façon d’en finir avec la nuisance, la violence, la bêtise que produit en masse — comme dit Walt Whitman, qui s’en est fait le chantre — notre civilisation industrielle. Dix-sept pages dans le carnet noir « d’un hiver », pages qui, je crois, ne parlent que de cela. Me ferais-je donc, moi aussi, le chantre de quelque chose ? Quel est l’antonyme d’En-masse ?

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