1.II.26

Au-delà des catégories. — La plupart des gens sont pris de panique quand ils se trouvent confrontés à quelque chose qu’ils ne parviennent pas à ranger dans des catégories connues, que ce soit quelque chose d’extérieur (pour ainsi dire), qu’ils reçoivent, ou quelque chose d’intérieur, qu’ils ont fait eux-mêmes. Ils ne savent pas quoi en faire, se trouvent démunis et, cette démunition, loin de les stimuler, de les inciter à faire une expérience nouvelle, les décourage et les plonge dans le désarroi ou les oriente vers des objets communs, plus à leur portée. Quand on pense que c’est toujours la majorité qui décide — et ce, en vérité, quel que soit le régime politique (par passivité ou par activité, ai-je envie de dire) —, on imagine non sans effroi les conséquences de cette espèce de régularité mentale qui accable la majorité de l’espèce humaine. C’est un autre cas qui m’a inspiré cette réflexion, mais celui de Volker Schlöndorff, invité par Jean Daive à s’exprimer au sujet de l’Homme sans qualités, me semble des plus intéressants. Dans cette émission radiophonique de 1989, Volker Schlöndorff, qui a pourtant adapté les Désarrois de l’élève Törless, exprime toute son incompréhension devant l’ouvrage de Musil, lui reprochant même de s’être perdu dans son livre, d’être devenu asocial pour mener à bien son œuvre, sans y parvenir, et évoque une lecture dangereuse aux confins de la raison. Tout de suite après, dans le déroulement de l’émission, Jean-Pierre Cometti évoque au contraire l’attrait de cette expérience indéfinissable, marquée par l’indétermination ontologique. Et il est vrai que, dans Törless, on sait où l’on est : le lieu est clos et les aventures de ces petits proto-nazis qui découvrent la violence et la sexualité ont quelque chose de rassurant dans la mesure où l’on sait à qui et à quoi l’on a affaire. En revanche, dans l’Homme sans qualités, on ne sait plus du tout où l’on est, la forme même de l’œuvre ne ressemblant à rien de connu, n’étant à proprement parler ni un roman ni un essai ni même une sorte d’hybride entre les deux, et la vérité est que l’on ne sait pas du tout à quoi l’on a affaire. Schlöndorff, ai-je souligné, semble faire un parallèle entre l’asocialité croissante de Musil et l’inachèvement de son roman, disant littéralement qu’il n’est pas parvenu au bout de son livre comme Ulrich ne parvient pas au bout de la vie. Il ajoute : « C’est à perdre la raison. C’est un roman sur quelqu’un qui a voulu résoudre les grandes questions esthétiques et éthiques dans un seul roman et qui a perdu la tête et je n’avais pas envie de le suivre sur cette voie. » C’est une hypothèse excessive : si Musil rencontrait  effectivement des difficultés croissantes dont on peut supposer qu’il ne serait jamais parvenu à en venir à bout, ce n’est jamais qu’une supposition puisque ce n’est pas l’échec de son projet qui l’a interrompu — le constat de cet échec et de l’impossibilité de continuer —, mais la mort, à 61 ans. D’un événement contingent, comme souvent, il est vrai, on a tendance à faire une nécessité : « S’il n’a pas mené son projet à terme, c’est parce qu’il ne le pouvait pas », semble-t-on dire, mais cela ne va aucunement de soi, et il n’est pas impossible qu’au lieu d’énoncer quelque vérité, on cherche par ce genre d’affirmation à l’emporte-pièce à se rassurer soi-même, tant l’inachèvement échappe aux catégories dans lesquelles on se sent à l’aise. Or, l’inachèvement ne sanctionne ni positivement ni négativement une œuvre, il est, tout simplement. Et, s’il entre au panthéon de nos mythes littéraires, c’est nous qui en sommes responsables, pas lui. Robert Musil est mort d’un AVC dans sa salle de bains, ce qui n’a pas grand-chose de métaphysique, on en conviendra sans peine. Si on cherche une explication à nos perplexités, il faudra donc la chercher ailleurs. Comme si l’on pouvait jamais trouver le moyen d’apaiser le malaise que cause ce qui échappe aux catégories dans les catégories auxquelles il échappe.