23.II.26

À Rome. Quand, soudain, je me suis vu à l’arrière d’un taxi le long du Tibre, je me suis demandé si cette rapidité des trajets qui rend le déplacement quasi instantané n’était pas une perte : on ne se rend pas compte de la distance, on oublie le temps, il semble que l’on puisse être ici et là simultanément, et cela est si brutal, en réalité, que l’on met du temps à s’y adapter, comme si la conscience voyageait moins vite que la présence. Ou alors, c’est qu’on passe sa vie à voyager, et c’est la sensibilité qui s’en trouve émoussée, réduite à l’enregistrement indifférent des milliers de kilomètres parcourus, un peu comme d’aucuns, moins fortunés, tiennent d’interminables listes (des courses, des livres, de n’importe quoi). Perte du voyage, pour ainsi dire : à aller trop vite, va-t-on encore quelque part ? Rien n’est moins sûr et, partout à la surface de la terre, c’est la même langue véhiculaire, le même parler commode, commercial, qui se pratique dans l’indifférence générale. Ready? m’adresse la serveuse au restaurant où nous dînons (d’une pitance assez médiocre). Comme si j’avais une tête d’anglais. Mais quelle importance ? Il ne s’agit pas de converser, il s’agit d’être pratique, de prendre la commande et de passer à autre chose. Et quand la pointe avancée de l’humanité — ainsi du moins a-t-elle l’audace de se présenter — fantasme des protocoles de traduction automatisée en direct, elle ne va pas chercher plus loin que l’employée lasse qui consent au minimum d’efforts : la carte n’étant pas infinie, tout le monde mange plus ou moins la même chose, pourquoi parler n’en irait-il pas de même ? À force d’échanger, comme on a fini par dire non sans une certaine fatigue, peut-être ne sait-on plus parler. Et chacun se racontant lui-même dans le monologue inlassable de sa minorité, pourquoi perdrait-on encore son temps à apprendre la langue de l’autre ? L’autre, avant tout, n’est-ce pas moi ? La différence exacerbée ne ressemble plus à rien, on ne la voit même pas, tout le monde est au même régime. Et, au volant de son taxi, collant bout à bout italien, français et anglais pour se faire comprendre tant bien que mal, notre volubile chauffeur nous montrait du doigt des monuments que l’on ne voyait pas : il faisait nuit déjà.