18.4.26

Je passe un certain temps la joue appuyée sur la première phalange des doigts de ma main droite à regarder le ciel qui s’est couvert en fin de journée. Entre les carreaux de la vitre, les immeubles, et la tour, se dessine une géométrie angulaire absurde ou qui, de mon point de vue, ne veut rien dire du tout. De quel point de vue cette géométrie voudrait-elle dire quelque chose ? Je l’ignore. Mais la question elle-même n’a sans doute pas beaucoup de sens. Ce matin, lisant dans le journal que je ne sais plus quel pays d’Afrique, le Togo, je crois, réclamait un autre type de projection que celle de Mercator pour rendre au continent sa juste dimension, je me suis souvenu de cette carte que j’avais achetée à Houston, Texas, pour l’offrir à mon père, qui représentait cette même projection en plaçant l’Amérique au centre, et j’avais été fasciné par cette vue, parce que c’était exactement la même chose que celle qui place l’Europe au centre de la carte, mais c’était en même temps un monde complètement différent, et sans doute aussi par le fait que l’on pouvait voir une même chose d’innombrables façons, et ce relativisme — j’allais dire « ce bon relativisme », mais je préfère m’abstenir de tout jugement de valeur — me semble la plus belle manière de se désillusionner, de sortir de l’ethnocentrisme dans lequel nous sommes nés pour apprendre à voir autrement. Mon père n’avait rien fait de cette carte. Je l’avais oubliée quand nous avons vidé l’appartement familial, cet hiver. Ou l’avait-il apportée en classe ? Je ne crois pas. Je me souviens qu’il m’avait dit quelque chose comme : « Cela ne t’ennuie pas si je ne l’affiche pas ? », ce qui est une manière comme une autre de dire que l’on n’est pas très intéressé, j’ai été élevé ainsi, il a fallu que je m’y fasse, à n’être pas si intéressant, ou est-ce que j’ai inventé ce souvenir ? De nouveau, j’ai pensé à mon père dans la journée quand j’ai appris que Nathalie Baye était morte de la maladie à corps de Lewy, maladie dont mon père est atteint. J’ai été très triste en pensant à cela, j’ai eu envie de pleurer, mais je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas ce qui m’a rendu si triste : la maladie, la mort, l’idée de la mort ? Ensuite, j’ai vu un type publié chez _______ déchirer son contrat en direct à la télévision, et cette image m’a paru grotesque, je me suis dit : « Je déteste les gens qui se donnent en spectacle », ce qui est vrai, mais rend la vie dans le monde qui est le mien assez compliquée puisqu’innombrables sont ceux qui se donnent en spectacle, « succès » et « se donner en spectacle » étant d’ailleurs devenues deux expressions synonymes. Je me suis dit : « Mais tous ces gens qui aiment tellement l’indépendance, pourquoi ne publient-ils pas dans des maisons d’édition indépendantes ? » Et puis, je me suis dit que l’à-valoir n’y serait probablement pas le même. Et, contrairement à hier, ceci a très certainement à voir avec cela. Les images passent devant mes yeux — le ciel couvert, la géométrie angulaire, les planisphères, des gens qui se donnent en spectacle —, et je ne sais qu’en faire. Je me contente d’enregistrer, pour l’instant. Peut-être qu’un jour, je trouverai. Je n’ai pas aimé les derniers contes de Cortázar que j’ai lus (« Les portes du ciel », « Bestiaire », « Lettres de Maman », « Bons et loyaux services »), mais cela ne m’étonne guère : je ne sais pas vraiment si j’aime Cortázar. À un moment de ma vie, il a joué un rôle important. Enfin, lui, non, mais sa tombe, oui ; j’en ai déjà parlé (neuf janvier deux mille vingt-quatre), et je n’ai pas grand-chose à dire de plus à ce sujet. Il y a quelque chose qui me dérange, parfois, chez lui, mais je ne sais pas quoi. Peut-être que je suis jaloux des écrivains argentins, qui ont le droit d’écrire des contes, quand les écrivains français sont condamnés à écrire des romans (nuls, pour la plupart, évidemment). Mais Cortázar n’y est pour rien. Ce n’est donc pas cela. Mais quoi ? Je ne sais pas. Pourquoi, alors, ai-je acheté cet énorme volume de ses contes ? Je ne sais pas.