29.4.26

Retour de Toulon. Où, contrairement à ce que mes angoisses laissaient présager, je ne suis pas mort. Je n’ai rien contre Toulon, que je n’ai même pas vraiment vue, pour être tout à fait honnête, mes beaux-parents résidant dans une zone périphérique assez déplaisante de la ville, mais je n’aurais pas aimé m’y trouver pour en finir avec la vie. L’idée était irrationnelle, je l’admets sans arguties superfétatoires, d’autant que c’est ailleurs que je me suis senti mourir, à Marseille, où je ne suis pas mort non plus, n’étant pas mort du tout, comme cette page en apporte la preuve a posteriori, mais où je ne suis pas né toutefois, alors cela n’a pas la même dimension, comment dire ? existentielle ? n’est-ce pas un peu excessif ? Et, cette fois, il n’y a pas de mais. Il y a beaucoup de mais dans mon écriture, je crois, et ce n’est pas un défaut, je crois, encore que cela puisse sembler répétitif, c’est une nécessité, plutôt, de toujours s’efforcer de ne pas seulement voir un seul côté des choses, de s’efforcer de voir le plus de côtés des choses. Quelles choses ? Toutes les choses. Surtout celles qui ne sont pas des choses. Mais je perds le fil de mes pensées. Y en avait-il un, pour commencer, de fil à mes pensées ? De retour à Montparnasse, j’ai senti mes forces m’abandonner. Comme si vivre avec ces gens pendant une semaine avait mobilisé toutes mes forces et m’avait demandé, en réalité, plus de force que je n’en ai. Alors, une fois toute cette tension relâchée, le corps semble s’affaisser sur lui-même, et de ce qui permet de se tenir à peu près droit il ne reste plus grand-chose. Sentiment d’écroulement. N’est-ce pas étonnant, tout de même, d’être si proche de ces gens — j’entends : dans l’arbre généalogique — et si loin, cependant ? Ce n’est pas une découverte, non, mais quand j’ai accepté de les revoir après des années sans leur adresser la parole, je ne m’imaginais pas que c’était pour recommencer exactement comme avant, car alors : quel intérêt ? Eh bien, aucun intérêt. Mais alors, à quoi bon ? Alors, à rien. Quand j’ai exprimé, hier au soir, le désarroi qui était le mien de constater que la fin de la vie de mon père ressemblait à une punition — sans alternative : il n’est pas question, évidemment, de le mettre à mort, comme on en réclame le droit, à corps et à cri, désormais, en Occident —, j’ai eu pour seule réponse un « Ah, c’est bien triste », qui ne voulait strictement rien dire, qui n’était qu’une façon de dire qu’on ne m’écoutait pas, qu’on ne m’avait jamais écouté, qu’on ne m’écouterait jamais. Et, à vrai dire, ce n’était pas parce que le sens de ce que je disais mettait mes interlocuteurs mal à l’aise. On ne m’écouta pas plus au moment où je dis qu’Un jardin en Méditerranée de chez Hermès était mon parfum préféré, pas plus qu’en toute autre circonstance. On n’écoute pas chez ces gens-là, et je crois qu’on ne sait même pas comment faire, qu’on ne sait même pas comment se taire, faire preuve d’un peu de sensibilité, et essayer de comprendre. Pour cela, il faut quelque chose que ces gens-là n’ont pas, mais ce n’est pas extraordinaire, cela, l’immensité majorité des gens ne l’ont pas non plus. Aussi, se retrouve-t-on souvent à parler tout seul. Aussi, vaut-il mieux, la plupart du temps, parler tout seul. Ce que j’écrivais, hier au soir, à propos de la nécessité du journal intime (sous la forme, peut-être, quelque peu particulière, qui tient aussi de l’auto-analyse philosophique), je le pense sincèrement. Et, bien évidemment, ce journal n’est pas un journal intime, encore qu’il lui emprunte certains aspects, mais il n’est pas secret, il n’est pas manuscrit, il n’est pas déconnecté. Mes carnets sont beaucoup plus proches du journal intime. Pour ne rien dire des journaux que j’ai effectivement tenus (je m’en étais ouvert ici à propos, notamment, des cahiers italiens dans lesquels je les ai écrits). Il faut se mettre à part du monde social. Autrement, nous nous trouverons dilués dans la vie démocratique, dans son absurdité, dans sa nullité. On dénonce souvent le spectacle — c’est même un lieu commun de “la pensée de gauche” depuis Guy Debord —, mais ce n’est pas le spectacle qui vient en premier dans la chaîne des raisons, c’est la démocratie, laquelle dégénère, dès lors qu’elle devient politique, en spectacle, pour ne pas dire plutôt : en pitrerie. Le secret intime — apolitique — du manuscrit déconnecté est notre seul salut.