Fini la journée dans un état second. Journée que j’ai passée, comme celle d’hier, à traduire Benjamin. Beaucoup plus facile de traduire Wittgenstein, me suis-je dit, ensuite (à peu près maintenant, c’est-à-dire). Mais Wittgenstein, c’est de la philosophie pure tandis que le texte de Benjamin est un récit. La différence vient de là, sans doute, notamment. Peut-être en ferais-je quelque chose, de cette traduction, peut-être n’en ferais-je rien ; j’ai eu une idée, mais je ne sais pas si je vais la développer (je crois que oui, mais avec moi l’on ne sait jamais). J’étais très tendu pendant que je traduisais parce que, malgré les sept années que j’ai passées à apprendre l’allemand, soi-disant, je ne comprenais à peu près rien de ce que je lisais, mais j’ai persévéré et, quand je lis le résultat auquel je suis parvenu, je ne peux pas dire que je suis mécontent. C’est le mécontentement que m’a inspiré la traduction du texte que j’ai lue qui m’a poussé à le traduire moi-même. C’est-à-dire que si Philippe Jaccottet avait inclus ce récit dans la traduction de Benjamin, Rastelli raconte…, je ne m’y fusse probablement pas frotté. J’ai été déçu, mais pas du tout dans le même ordre d’idées, par le texte que Bruno Queysane a consacré aux Passages de Dani Karavan. Parce que faire appel à Heidegger pour interpréter Benjamin, c’est courir à la catastrophe, laquelle a déjà eu lieu, qui plus est. D’un côté, on peut dire qu’il n’y est pour rien, Queysane : Heidegger, c’est la doxa de la philosophie française d’après-guerre. (J’ai toujours dit : Heidegger est le plus grand philosophe français vivant.) Mais, d’un autre côté, on se demande comment on peut commettre une telle erreur, qui n’est pas seulement de catégorie, qui est proprement morale : comment interpréter un penseur qui s’est suicidé à cause du nazisme à l’aide des écrits d’un Nazi ? Et, le contre-argument Hannah Arendt est un sophisme. Idem, dire : Mais je peux lire Heidegger en faisant abstraction de son engagement nazi, c’est comme dire : Mais je peux lire Benjamin en faisant abstraction de son engagement marxiste, cela n’a pas le moindre sens. Donc, il faut trouver la bonne approche, la bonne atmosphère dans laquelle penser, la bonne façon de penser. Je me suis souvenu de Portbou, ces derniers jours. J’avais envisagé d’y retourner, mais je crois qu’il vaut mieux écrire à partir de mes souvenirs. Si j’y retournais, ne serait-ce pas du tourisme (noir, triste, merdique) ? Quand j’y étais allé, venant de Barcelone en passant par Blanes, j’étais d’une sincérité absolue, spontanée, alors que, aujourd’hui, ce serait, comment dire ? mis en scène ? oui, mis en scène, et je ne veux pas me mettre en scène en écrivant, je veux être absolument sincère (ce qui ne signifie pas que j’aie toujours raison, mais que je m’efforce de ne pas tricher, de ne pas mentir). Sinon, la littérature, que devient-elle ? La mise en scène de soi en train de faire quelque chose : mon tour de France à dos de concombre, le catalogue de mes névroses, la liste de mes coups d’un soir, ma tribune dans le Monde. Il y en avait encore une, aujourd’hui, suite à l’affaire Nora. Et je me suis dit : Je refuse que Pénélope Bagieu, Virginie Despentes, Leila Slimani, Bernard-Henri Lévy, Érik Orsenna s’expriment en mon nom, je préfère encore ne pas être écrivain. Et, après tout, n’est-ce pas vrai, ne vaut-il pas mieux n’être pas écrivain, et fuir tout cela, mon Dieu, fuir toute cette médiocrité, toute cette bêtise, cet égocentrisme purulent ? Mais c’est comme dans la vie : je n’entends plus Luciano chanter, à la place, ce sont des corneilles qui viennent criailler à mes fenêtres.

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