Mon journal intime, me dis-je, contrairement à celui-ci, je ne le tiens pas tous les jours. Est-ce à dire que celui-ci est plus nécessaire ? Non, c’est peut-être même tout le contraire. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Quoi ? Eh bien, cette histoire de nécessité, d’une façon d’écrire qui serait plus nécessaire que d’autre. Je ne sais pas. Non, vraiment, je ne sais pas. Je sais que chaque page d’écriture change ma façon de concevoir l’écriture. Et cela, c’est peut-être ce qu’il y a de plus précieux dans le fait d’écrire. Autrement plus précieux que. Autrement plus précieux que quoi ? Le génie ? Mais plus personne ne croit au génie. Le succès ? Mais tout le monde croit au succès. Tout le monde sauf moi. Peut-être, oui, peut-être. L’idée qui m’est venue, tout à l’heure, la voici : comment se fait-il que je ne me sente représenté par personne ? C’est-à-dire : parmi les personnes qui prennent la parole dans l’espace public (livres, films, entretiens, tribunes, à qui les médis, comme on dit, ouvrent leurs antennes, leurs colonnes, que sais-je ?), j’ai le sentiment qu’aucune d’entre elles ne me représentent. Et je ne sais pas si toutes ces personnes sont incapables de me représenter, parce qu’elles manquent de talent, d’idées, de génie (ah mais non, c’est vrai : le génie, c’est fini), si je suis irreprésentable, si je n’ai aucune envie que qui que ce soit me représente, ou si la notion même de représentation (en sens : publique, politique) est un non-sens, une erreur profonde, une faute grossière, parce qu’on ne devrait jamais se laisser représenter par personne ? Personne = personne. C’est une équation intéressante, ne trouves-tu pas ? Mon journal intime, je le sais (c’est ce que je me dis, en tout cas), est là : il m’attend si j’ai besoin de lui, il garde le silence, il veille. Formulation absurde, dis-tu ? C’est que tu n’as jamais écrit (jamais écrit comme moi j’écris). Plus : il est vrai que j’en ai assez de demander pardon parce que j’existe. Ce que j’ai dit hier, à propos du nombre d’exemplaires de la Vie sociale que j’ai vendus, à propos des tribunes où ces gens qui s’imaginent représentatifs exigent des droits, toujours plus de droits, donc toujours plus d’État, donc toujours moins de vie, toujours moins d’espace où respirer, toujours moins d’oubli, toujours moins de silence, toujours moins d’abandon, toujours moins de puissance, cela avait un sens : non de me plaindre, mais d’affirmer mon existence (une existence libérée du péché identitaire), affirmer que je suis, j’existe, que je n’ai pas à avoir honte de ce que je suis, de qui je suis, c’est-à-dire : de comment j’écris. Je suis, j’existe, et chaque fois que j’écris, je suis, j’existe.

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