Je suis retourné voir mon étang près Lignéras. Enfin, je dis mon étang, mais mon étang n’est pas mon étang. Je ne suis propriétaire de rien. Et quand bien même, la règlementation française concernant les étangs (je m’étais renseigné la première que nous étions venus ici) est tellement contraignante qu’il vaut mieux, en vérité, ne pas posséder d’étang. Peut-être vaut-il mieux, d’ailleurs, ne rien posséder du tout, moins pour n’être tenu par rien qu’en raison du caractère bureaucratique du monde social dans lequel nous sommes sommés de vivre. La France est une bureaucratie. Les fraises sauvages qui poussent le long des chemins, le long des routes, n’appartiennent à personne, elles. Aussi, les voyant, j’essaie de ne pas les écraser mais ne les cueille pas pour autant, je les laisse à leur sauvagerie, pousser çà et là, au gré du vent. Je parle des fraises sauvages parce que sont à peu près les seules plantes que je suis capable de reconnaître, le long du chemin, mais cela vaudrait pour tout, si seulement je pouvais tout nommer. Faudrait-il savoir tout nommer ? À la date du 16.4.26, Guillaume écrivait dans son journal : « 115 auteurs Grasset, qui vont d’Alain Minc à Sorj Chalandon, menacent d’une class action à l’Américaine (ce n’est que quand leur maître commence à les étrangler avec que les gens de lettres feignent de découvrir qu’on les promène en laisse) » où, avec la délicatesse qui le caractérise, et que moi je souligne, entre parenthèses, donc, il met le doigt là où ça fait mal et résume en quelques mots une situation qu’un déluge de tribunes, de vidéos facecam, d’interviews exclusives ne sera même pas parvenu à effleurer. Et je me demande : Comment se fait-il que cette voix, on ne l’entende nulle part, qu’elle ne puisse se lire que dans les marges du monde des livres, que la république des lettres soit absolument incapable de lui donner voix au chapitre, et que l’on donne le sentiment — « au grand public », comme on dit — qu’il n’y a qu’un point de vue unique sur cette réalité (comme sur toutes les réalités, soit dit en passant) : les progressistes qui pensent comme Virginie Despentes et les fascistes qui pensent comme Vincent Bolloré ? Pourquoi nous sommes-nous laissés enfermer dans cette caricature binaire de la réalité ? Laquelle réalité, dès lors, n’a plus rien de réel, n’est qu’une construction malhabile et brinquebalante. Cette voix, que j’ai essayé de porter (avec l’écho zéro sur la pédale que l’on s’imagine sans peine — personne n’étant venu me trouver pour me proposer : « Oui, bonjour Monsieur Orsini, c’est N. N. du journal le Monde, nous trouvons à la rédaction qu’un seul point de vue s’est fait entendre jusqu’à présent dans nos colonnes et, au nom du pluralisme démocratique au lequel, comme vous le savez, nous sommes fondamentalement attachés, nous aimerions donner à entendre des voix qui sortent un peu des sentiers battus, qui ne soient pas nécessairement en ligne avec les postures un peu caricaturales, il faut bien le dire, qui s’expriment dans les médias grand public comme le nôtre »), je l’ai cherchée, et ne l’ai trouvée nulle part ailleurs que — enfin puisque Guillaume publie avec un mois de décalage, mais déjà puisqu’il n’écrit pas avec un mois de décalage — dans les pages du journal de Guillaume. La France est une bureaucratie, ai-je écrit un peu rapidement tout à l’heure, c’est surtout un pays terriblement conformiste. Et terne, donc. Terriblement terne. J’aimerais un peu de couleurs, comme le rose aux joues d’un enfant qui vient de faire un effort, vient de connaître une émotion forte, mais non, rien de tout cela. Rien que le conformisme convenu de qui occupent les places dans le combat larvesque du pour et du contre.


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