18.5.26

La journée n’aura été qu’un long et pénible détour en enfer entre mon lit le matin et mon lit le soir. J’exagère à peine. Mais ce matin, le lever m’a paru comme une violence injustifiée, injustifiable. À quelle occasion, dans l’après-midi, en suis-je venu à me dire que la seule odyssée possible, aujourd’hui, était celle de l’intimité qui tente d’échapper à son broyage par l’histoire ? Je ne sais plus. L’histoire des vaincus, désormais, est l’histoire de la destruction de la personnalité de la personne, de la personnalité des personnes, de la personnalité de chaque personne (y compris celle qui croit appartenir au camp des vainqueurs, et peut-être surtout elle, qui a réussi sa vie). Je me sens seul, souvent, mais je ne le suis pas tout à fait : il y a Guillaume, que je ne vois pas, pas aussi souvent que je l’aimerais, en tout cas, non, mais dont je constate avec joie qu’il pense (à peu près) comme moi. Et puis, je me sens seul, de nouveau, quand je pense : Mais nous sommes les seuls à penser comme cela. Tous les autres ; c’est le conformisme le plus absolu, la réduction au silence de toute parole différente, de toute parole, que dis-je ? la censure remonte bien avant : de toute pensée, de toute intention même de penser. Alors, ne reste plus que cela : l’intimité, la vie privée, faire œuvre chaque jour, s’y attacher du mieux qu’on le peut, avoir la perfection en vue, en point de fuite, faire chemin chaque jour dans sa direction, qu’importe ce que les autres pensent, qu’importe qu’ils pensent (ce n’est pas le quoi de ce qu’ils pensent qui est mal, c’est le comment ils pensent qui va mal). Un peu après la remarque que je me suis faite sur l’intimité, j’ai encore eu envie d’un cahier dans lequel j’écrirai, et seulement là, je crois. Je n’ai rien écrit dans ce cahier imaginaire, pas plus que dans tout autre cahier, non, pas même les rêves que je devais noter dans le cahier de mon activité onirique, non. Ce n’est pas que je n’avais pas envie, c’est que j’avais envie de me coucher et de dormir et que je ne le pouvais pas. Alors, j’ai essayé de lutter. Mais, heureusement, c’était en vain. Je viens de retrouver mon lit, où j’écris, enfin. Bonne nuit.