23.5.26

Ce matin, après avoir accompagné Daphné à son cours de dessin, je me suis installé à l’ombre au Jardin du Palais Royal. Et là, assis sur l’un de ces fauteuils en métal d’un vert plus sombre que le vert sénatorial du Jardin du Luxembourg (un vert, comment le dire : « impérial » ? sans doute pas, non, « royal », alors ? un vert « Lemercier » ? je ne sais, et qu’importe ? il est vert, non ?), après avoir laissé le temps passer, j’ai lu « Haschich à Marseille » de WaBe. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le contraste n’était pas si immense. Car, qu’est-ce que raconte « Haschich à Marseille » ? C’est Walter Benjamin qui a mangé du haschich, certes, mais c’est surtout l’histoire d’une observation, de l’expérience que c’est d’observer, et de l’expérience que c’est de s’observer observer. Monnoyer, dans sa notice du texte, cite cette remarque de WaBe : « L’investigation la plus passionnée dans l’ivresse du haschich ne nous instruira pas même à demi sur ce qu’est la pensée (cet éminent narcotique), comparée à l’illumination profane de la pensée sur l’ivresse du haschich ». Phrase que j’ai dû relire plusieurs fois et, à présent non plus, je ne suis pas certain de la comprendre tout à fait. Mais le peut-on ? La formulation est assez absconse, en effet, mais elle veut dire (en gros) : la pensée pensée vaut mieux que la pensée fumée (ou ingérée, puisque WaBe mangeait le haschich, comme Baudelaire). Pendant longtemps, j’ai reculé devant « Haschich à Marseille » de Benjamin parce qu’il me semblait qu’un texte de ce genre renforçait les clichés sur Marseille, ville interlope, port louche, trafic de drogue, grossièreté provinciale, accent qui prête à la raillerie et, comme j’y avais grandi, subir de tels clichés — pour partie vrais, comme tous les clichés, mais pour partie seulement, comme tous les clichés — m’agaçait au plus haut point. D’ailleurs, il y a un passage où WaBe se plaint que les Marseillais parlent en dialecte et non dans un français assez pur pour lui. On ne dispose d’aucun enregistrement de la voix de WaBe parlant français (à ma connaissance), mais n’est-ce pas un peu se foutre de la gueule du monde que de se plaindre de l’accent des Marseillais quand soi-même on doit parler avec un accent teutonique à couper au couteau ? En tout cas, lisant ce texte de WaBe, je me suis dit : Au fond, moi, je suis en train de faire la même chose que lui, — je fais attention à ce qui se trouve autour de moi, et cela, quoi qu’on puisse dire par ailleurs de tout, c’est une expérience. Et c’est ce que nous pouvons faire de mieux durant le temps qu’il nous est donné de vivre sur terre, une expérience. (Soit dit en passant, entendue en ce sens-là, contrairement à ce que l’on peut être enclin à penser, l’expérience n’a rien d’empiriste, elle n’est en aucun cas un quelconque morceau d’un empirisme.) Pendant que j’y étais, j’ai fait un petit film de 17 secondes avec mon téléphone, comme il m’arrive d’en faire de temps à autre, pour garder une trace de ce que je vois, de l’endroit où je me trouve, des petits films qui ne portent sur rien d’exceptionnel, surtout pas, ai-je envie de dire, non, simplement sur ce qui se trouve là, là où je suis. Ensuite, à la recherche de toilettes publiques, je me suis promené dans les rues alentour et me suis étonné que, plus souvent que je ne l’imaginais, elles étaient assez calmes, pas comme l’ignoble rue de Rivoli et les adjacentes qui dégueulent de touristes mal fagotés et qui passent leur temps à brailler comme des malélevés, mais ils dépensent de l’argent, alors on les tolère, eux (voire, on les incite). Enfin, on les tolère, pas moi, non : moi, je les supporte, c’est tout ce que je peux faire, je n’ai pas le choix, et l’on ne me demande pas mon avis, — c’est cela, la démocratie. Quand, au bout d’une heure et quelque, j’ai enfin levé mes augustes fesses du fauteuil royal sur lequel j’étais assis, certains de mes membres étaient un peu engourdis (pas tous, non, dieu merci), mais j’étais heureux, oui, heureux à Paris. Tout arrive.