6.6.26

« Jésus est vivant », y avait-il écrit sur les drapeaux que des milliers de personnes sont venues agiter sous mes fenêtres, cet après-midi. Ce n’était pas la première fois, et je crois que, si j’avais été aussi déséquilibré qu’elles, j’eusse pu croire que ces messages s’adressaient à moi — et qu’elles me prenaient donc pour ce dénommé Jésus —, et non à cet être plus ou moins imaginaire, fils d’un être imaginaire, mais auquel les êtres humains, depuis qu’ils ont décidé de réduire les divinités à une seule, une, unique et exclusive, s’acharnent à croire. Pourquoi un et non des dizaines, comme cela s’est conçu durant des millénaires et des millénaires, et sans doute, avant, encore, des divinités qui étaient des puissances naturelles, des auspices, des présages, des désirs, des messages ? La question est délicate. Sans doute y a-t-il derrière cette réduction à l’un quelque croyance surajoutée en la rationalité : moins il y a d’explications, et plus c’est rationnel, se figure-t-on, ou moins il y a d’entités, et plus l’on est proche de la vérité, mais quelle vérité y a-t-il à agiter un petit drapeau en braillant « Que ton feu, Seigneur, brûle en moi » ? Ad libitum. Et puis pourquoi toujours le fils et jamais la mère ? Il m’a toujours semblé que la seule chose qui méritait d’être sauvée dans le christianisme, c’était le culte de Marie, le culte de la mère, et donc que la seule chose qui méritait d’être sauvée dans le christianisme, c’était le catholicisme, malgré son irrationalité propre (la virginité, encore qu’elle puisse s’entendre en un sens métaphorique, mais la foi n’est pas une métaphore, c’est une vérité absolue), en tant que, au cœur de la foi, il place la mère, la mère comme origine indépassable, et ne serait-ce que pour la beauté surnaturelle de son iconographie (« Ecce Ancilla Domini, Fiat Mihi Secundum Verbum Tuum. »). Mais ce n’était pas ce qui les intéressait, toutes ces gens, sur le boulevard, cet après-midi, mais de crier et de se faire entendre. Mais pourquoi ? Qui a été converti à la foi chrétienne en assistant à cette procession assourdissante, cet après-midi ? Ne peut-on exister qu’en criant, en empiétant sur l’espace des autres? L’existence ne peut-elle se démontrer qu’aux dépens du silence ? Pourquoi tout le progrès, désormais, semble-t-il se faire contre l’austérité, la discrétion, la tranquillité ? Pourquoi faut-il que tout soit voyant, tapageur, énorme, vulgaire ? Est-ce le destin des sociétés obèses, trop nombreuses, trop riches, trop, mais trop quoi ? Je ne sais pas : trop sociales ? À mesure que la société écrase l’individu (et donc aussi le silence, le recueillement, la prière, la confession, pour rester dans le sujet de la religiosité), les formes de vie se font plus bruyantes, plus envahissantes, plus démonstratives. Qu’on veuille gagner le royaume des cieux ou la prochaine élection, la recette est la même : crier plus fort que l’autre, le rend sourd, l’écraser, l’humilier. Comme c’est sordide, ne trouves-tu pas ?