16.6.26

Relu le chapitre que j’ai écrit hier : bien. C’est peut-être ce qu’il manquait, en effet. J’ai apporté quelques ajouts, pendant la relecture, mais pas de structure, non, de détails, de style, presque plus importants que la physionomie d’ensemble, laquelle, je crois, se dégage surtout des singularités. En tout cas, c’est ainsi que j’ai conçu le livre. Conçu : non, fait, effectué, réalisé, cousu. Et c’est à la fois exactement ce livre-ci que je voulais et pas du tout ce livre-là. Il correspond à la fois complètement à l’idée que je m’en faisais et pas du tout. Peut-être parce que je ne m’en faisais pas d’idée, que je voulais simplement faire, comme je l’avais dit sur la tombe de Jean-Pierre Cometti, à Cépie, « faire un livre sur les tombes ». Et que c’est ce livre que j’ai fait en faisant le contraire : un livre sur l’absence des tombes. Leur manque, leur défaut, leur disparition, et ce que cela nous fait, à nous, qui sommes toujours vivants. Pour combien de temps ? De fait, de tombes, il n’y en a pas tant que cela, voire presque pas, une, tout au plus, dans le livre, et je crois que c’est important : c’est une manière de faire le livre, de le réussir, que de ne pas s’y tenir. Non pas de trahir l’idée que l’on s’en faisait, mais de ne pas s’y plier, de ne pas lui obéir : ce qui compte, ce n’est pas l’idée que l’on se fait des choses, ce sont les choses mêmes. Une idée ne vaut pas en tant qu’elle est cette idée qu’on a eue — comme si c’était quelque chose de sacré, d’inviolable, de parfait —, mais en tant que ce qu’elle fait, ce qu’elle nous fait, ce qu’elle nous fait faire, ce à quoi elle nous pousse, dans quels retranchements, à quelles extrémités. Cela, ces extrémités, ces retranchements, ces défauts, ces manques, ces absences, tout ce qui est impossible à combler, et que l’écriture ne comble pas, mais met au jour et creuse encore, la pénombre mise à jour, cela, je l’appelle écrire. Mais écrire un livre, ce n’est pas une méditation sur ce que c’est qu’écrire. Ce n’est pas une activité réflexive, ce n’est pas de la méta-théorie, ou je ne sais pas trop quoi. En vérité, on s’en fout pas mal de savoir ce que c’est qu’écrire, ce qui compte, c’est d’écrire. Il en est qui se demandent, mais profondément, qu’est-ce qu’écrire ?, en prenant l’air contrit qui va avec (« Hmm, quelle est la situation actuelle de la poésie ? » (pardon pour la balle perdue)), l’air navré par la pensée que suscite la question, mais on s’en fout pas mal, d’ailleurs, ce qu’ils écrivent, ces gens, est bien souvent affligeant, et ce n’est pas une définition d’écrire que j’ai essayé d’apporter, — c’est une expérience d’écrire. — Et écrire, avant tout, et après tout, en premier et en dernier lieu, — écrire est une expérience.