4.7.26

À mesure qu’on assigne avec une opiniâtreté qui semble ne jamais devoir faiblir chaque individu à la résidence ethnosociologique qui doit nécessairement être la sienne, je me sens de plus en plus comme un ovni, non pas tant un objet votant non identifié qu’un objet voulant ne pas être identifié. Objet me va assez bien d’ailleurs, je trouve, mieux que sujet, en tout cas, tant il me semble que nous sommes dépossédés de nous-mêmes pour être convertis en machines à obéir, à répondre à des schémas qui ne sont pas les nôtres, mais que l’on nous impose du dehors, du lointain d’une conception distante et humiliante du monde et des pauvres êtres qui le peuplent bien souvent malgré eux. Après tout, on ne nous a pas demandé notre avis, pourquoi devrions-nous le donner ? On pourrait faire tout autrement, et laisser les gens tranquille, ce serait une sorte d’idéal moins déprimé de la démocratie, mais il y aurait là, pour qui fait profession de penser et d’organiser la société, quelque chose d’insupportable, comme si la réalité lui échappait, comme s’il n’en était plus à la tête, comme s’il ne la pilotait pas depuis le surplomb de son gouvernail théorique. La vérité est que la réalité nous échappe. Même si c’est un peu tautologique de le dire ainsi. C’est moins une vérité qu’une définition, ou plutôt un critère d’identification : quand quelque chose nous échappe, c’est le signe que nous avons affaire à la réalité. Au contraire, quand nous avons l’impression de maîtriser notre sujet, de savoir de quoi nous parlons, alors nous ne sommes pas en présence de la réalité, mais plus probablement enfermés dans nos pensées toutes faites, toutes prêtes, dans notre conception prépensée d’un monde ready-made. Au fond, nous ressemblons un peu à cet homme qui, dans le jardin public, vers l’heure de midi, se trouve aux prises avec une guêpe. De son propre point de vue, les gestes qu’il fait sont logiques et obéissent tous de façon ordonnée à la nécessité de se défendre contre l’attaque de cette bête menaçante qui risque de porter atteinte à son intégrité physique et met sa vie en danger immédiat, chacun de ses mouvements est coordonné avec celui qui le précède et celui qui le suit immédiatement ; il n’est plus un pauvre père de famille accablé de chaleur en tongs, bermuda et débardeur qui prépare le biberon du petit dernier, c’est Bruce Lee dans la Fureur de vaincre, Mohammed Ali sur le ring, le mec joue sa vie. Vu de dehors, en revanche, le danger que représente la bête mortelle étant devenu invisible, son aspect est tout autre : ce n’est plus un héros qui combat un ennemi plus fort que lui, c’est un drôle de type qui s’agite dans tous les sens sans que l’on sache très bien quelle mouche l’a piqué, quand on le voit, un peu de loin (ses gesticulations attirent forcément l’attention, on ne peut pas ne pas le voir), on dévie lentement de sa trajectoire pour ne pas croiser son chemin, on le fait discrètement, surtout, pour ne pas se faire remarquer, des fois que ce cinglé décide de s’en prendre à nous, il ne faudrait tout de même pas gâcher une si belle journée à cause d’un déséquilibré. Une mauvaise façon de comprendre cette parabole burlesque consisterait à tâcher de savoir laquelle de ces deux perceptions est la bonne. Et, de même, répondre : « Les deux » reviendrait à se débarrasser du sujet. Ce qu’il faut garder à l’esprit, je crois, c’est qu’il y a toujours une manière de décrire le monde, c’est-à-dire : une manière de plus de décrire le monde. Quand nous croyons avoir fait le tour de la question — quand nous croyons avoir faire le tour de n’importe quelle question —, c’est à ce moment-là que nous devrions faire un tour de plus, histoire moins de refaire le tour du propriétaire que de nous dépayser. Pour filer cette dernière métaphore un peu maladroite : nous ne sommes pas propriétaires, ni du sujet ni de l’objet, ni du monde, ni de la pensée, ni de la planète, ni de la vérité, ni de rien du tout, en réalité. La réalité n’est pas quelque chose dont on fait le tour. Ou, pour dire les choses autrement, quand nous croyons avoir fait le tour de la réalité (ou, plus sobrement, le tour de la question), cela n’indique rien sur la supposée réalité dont nous croyons avoir le tour, mais beaucoup sur ce que nous appelons « la réalité » et ce que nous nous représentons par cette formule, ce que nous subsumons ainsi. Quand je disais tout à l’heure qu’il fallait laisser les gens tranquille, cela ne signifiait pas qu’il fallait abandonner toute perspective de progrès moral, d’éducation du genre humain, ou que sais-je encore ? Cela signifiait surtout qu’on ne fait pas le tour des gens en leur assignant des caractéristiques ou en supposant ses caractéristiques comme déterminantes, définitives. L’idée qu’il y a des caractéristiques définitives est l’erreur la plus grossière que commet la démocratie tardive : croyant par là achever de résorber les inégalités (on donne des points aux gens, on fait la somme et on donne les points de ceux dont on estime qu’ils en ont trop à ceux dont on estime qu’ils n’en ont pas assez, et c’est la pax republicana, le tour est joué), elle déplace en fait le social dans l’intimité même des gens, lesquels gens se retrouvent dès lors prisonniers de cette étrange nécessité dans laquelle on les enrôle de force, et voient s’éloigner le rêve d’être contingents, un peu le fruit du hasard, un peu celui de l’histoire, un peu ce qu’ils veulent, un peu rien du tout, tranquille, quoi.