12.7.26

Quand je ne sais que penser, je vais marcher. Ce qui n’a pas pour effet de donner lieu à quelque révélation, mais me fait simplement du bien. Ce soir, après le dîner, j’ai parcouru  ainsi l’espèce de boucle qui va de Daoulas à la Pointe de Rosmelec et retour, en marchant, tout d’abord, et puis en courant. Il était entre neuf et dix heures du soir. La lumière était fascinante, au coucher du soleil, qui se reflétait sur les eaux de la Rivière de Daoulas. Je ne me suis pas demandé si c’était kitsch ou si ce ne l’était pas, ce l’était sans doute, mais ce n’était pas le genre de problèmes qui se posaient à moi de savoir si ce l’était ou si ce ne l’était pas, je n’avais pas de problèmes, tout simplement, je marchais, je transpirais, je me sentais libre, ce qui est assez rare pour être mentionné, ne serait-ce qu’en passant, j’ai pris ce que je voyais en photographie, c’est tout, et j’ai continué mon chemin. Les champs de blé, aussi, mais pas les vaches, qui passaient dans la fraîcheur naissante du soir, ces dernières, j’ai préféré les laisser à la paix de leur vie de ruminants.  Elles avaient l’air tellement là. Couper les réseaux sociaux, comme je l’ai fait avant de partir à Daoulas, a un effet réalisateur, pour ainsi dire : toutes les relations que nous croyons entretenir avec les autres, si maigres fussent-elles dans mon cas, sont illusoires, fausses, ou plutôt factices, et les interrompre, peut-être définitivement, permet de savoir ce qu’il en est vraiment de notre existence sociale, le peu d’importance que l’on a. Ou, non, il faut que je sois honnête, et ne pas dire on là où c’est de je qu’il s’agit, ne pas m’abriter derrière le mur rassurant de la généralité : le peu d’importance que j’ai. Rodhlann m’avait dit, à propos d’un type qui n’avait pas semblé aimer la Vie sociale, mais qui s’était tout de même fait un devoir de le dire en public, qu’il n’était pas sensible à la littérature du je, littérature à laquelle, à supposer que je sache très bien ce que l’expression veut dire, je ne me sens pas rattaché d’une quelconque façon que ce soit, je dis je tout simplement parce que je ne me cache pas derrière la généralité, laquelle se confond trop souvent avec la banalité sociologique. L’effet réalisateur dont je parlais, je pourrais le formuler à peu près comme ceci : je n’ai pas plus de valeur en tant qu’être humain qu’une bactérie. Et, en vérité, si contre-intuitif que cela puisse paraître, ce n’est pas un constat déprimant, humiliant, qui viendrait entailler de sa blessure narcissique le je qui écrit, tant s’en faut. Que je n’aie pas plus de valeur qu’une bactérie, cela pourrait s’entendre au sens où je serais médiocre, nulle, voire, que je n’aurais aucune valeur, mais je crois que ce n’est pas le sens le plus intéressant qui soit. Le sens le plus intéressant est celui qui ne me sépare pas du reste du vivant : si je suis distinct du reste du vivant, ce n’est pas parce que mon existence en tant qu’elle est humaine m’en sépare (en tant que j’appartiens à l’espèce humaine), mais parce que — en ce qui me concerne — j’écris. Quand je marche sur ma boucle finistérienne, je ne me sens pas à part de l’univers, mais cela n’obstrue en rien le je qui est le mien : je peux dire je tout en n’était pas séparé du reste du cosmos. Je peux aller et venir, me sentir libre, là, presque comme les vaches qui sont tellement là qu’elles semblent irréelles, comme si elles ne faisaient pas partie du même monde que moi, alors que si, bien sûr que si, quel autre ?