Écrit les quelques milliers de premiers des sillages méditerranéens, aujourd’hui. Deux textes ébauchés, l’un, le plus long, de nature plutôt générale, et l’autre, le plus court, sur un sujet précis. Encore que ce dernier ne soit vraiment qu’à l’état d’ébauche, quelques passages développés et puis un plan, le premier est plus long, mais pas plus complet non plus, vraiment pas, non. Je parviens à croiser mes souvenirs, mes angoisses, mes utopies et mes désirs avec mes perspectives théoriques, et cela me semble important. Hier au soir, cependant que, après avoir vu l’admirable film de Bertrand Tavernier, Laissez-passer, un film dont on aimerait qu’il ne s’arrête jamais, je ne parvenais pas à dormir, je me suis fait remarquer qu’il pouvait tout y avoir dans ce livre — toutes les dimensions, pour ainsi dire —, mais qu’il n’y avait pas de dimension fictive. Et il m’a semblé que c’était une limite. Je me suis imaginé qu’une sorte de récit fantastique pourrait traverser l’ouvrage, le scandant, en quelque sorte, mais à présent je me demande si c’est réellement nécessaire. N’ai-je pas plutôt l’architecture déjà en tête : une architecture qui n’est pas une structure générale plus ou moins abstraite, mais une géographie projetée dans le temps ou bien une histoire projetée sur des cartes à différentes échelles ? (On va voir que la distinction entre le singulier et le pluriel dans la phrase précédente est assez artificielle, mais il faut bien partir de quelque part ; le cheminement, aussi, est important.) Cette dernière image, j’y pense en l’écrivant, une histoire projetée sur des cartes à différentes échelles, n’est-elle pas la meilleure ? Au lieu de partir de la Méditerranée comme objet constitué, réel ou bien construit, ou de chercher à s’en tirer par la pirouette quelque peu convenue du pluriel, des Méditerranées, comme si l’on accomplissait par là un geste révolutionnaire, projeter des récits multiples sur des espaces qui le sont tout autant, aussi bien au sens de leur pluralité numérique (un espace plus un espace plus un espace plus un espace, etc.) qu’au sens de leur dimension (une histoire vue depuis la perspective d’une mappemonde, une histoire vue depuis la perspective d’une carte régionale, une histoire vue depuis la perspective du plan d’une ville, une histoire vue depuis la perspective d’un plan de quartier, une histoire vue depuis la perspective du plan d’un appartement), et ce ne serait pas que chaque variation apporterait un éclairage différent sur la même histoire ni que des histoires chaque fois différentes trouveraient à s’exprimer à des échelles chaque fois différentes, c’est qu’on pourrait raconter la même histoire à des échelles différentes et des histoires différentes à la même échelle, et ce serait chaque fois différent, chaque fois nouveau, sans pour autant sortir du sujet. Zoomer, dézoomer : souvent, selon que l’on regarde la même chose de trop près ou de trop loin, on n’y voit rien. Et, selon que l’on regarde une chose de trop près et une autre de trop loin, on n’y voit rien non plus, et inversement. Cette exigence de clarté n’est donc ni une exigence de simplicité artificielle (il faut que chaque phrase soit simple à sa façon à elle, qu’elle vise au cœur et ne se laisse pas prendre au piège des illusions) ni une exigence de bonne distance, comme s’il n’y en avait qu’une, même si ce n’est qu’une par objet. Mais plutôt d’être là où il faut avec l’outil qu’il faut : le microscope ici, l’appareil photo du téléphone portable là, la longue vue, ici, l’œil nu là, l’image satellitaire, etc. Je n’aime pas trop cette dernière série d’ustensiles ou d’organes, ou d’artefacts en guise d’image. Mais peut-être peut-elle avoir un sens significatif, être parlante, si l’on veut, je ne sais pas. Je ne cherche pas la bonne métaphore. Je cherche la méthode. — Mais n’as-tu pas dit l’autre jour : « Ma méthode, pas de méthode » ? — Oui, c’est vrai. Or, n’est-ce pas et n’est pas pas une méthode que cela ? Ce oui et ce non alternatifs et simultanés, ce hiatus et cette absence de solution de continuité dans le principe de non-contradiction, cette inclusion du tiers dans le principe du tiers-exclu, je crois que les sillages méditerranéens les exigent.