On a du mal à s’imaginer que des débats et des réflexions sur les questions migratoires à la suite des événements qui se sont déroulés à Ceuta il y a quelques jours puissent ne même pas évoquer la Méditerranée. C’est pourtant ce qu’il se passe. Et, dès lors, tandis que, dans la pensée automatique, c’est la Méditerranée qui semble provinciale — c’est là qu’on va pour les vacances, toujours du nord vers le sud —, il apparaît clairement que c’est cette même pensée automatique qui l’est. Comment ignorer une région où se rejoignent, s’opposent, se confrontent, s’épousent et se mélangent trois continents ? Afrique, Asie, Europe. Comment peut-on négliger cela et parler exactement comme si cela n’existait pas ? Le provincialisme n’est pas une question de géographie, c’est une question mentale, une question de disposition d’esprit, de perception du monde : est provincial, qui perçoit le monde uniquement depuis le coin de sa rue, le fond de son jardin ou les marches de son palais. La Méditerranée offre le cadre d’un décentrement nécessaire — et non seulement sur les questions migratoires — depuis lequel on peut se poser des questions intéressantes, comme : Pourquoi la Turquie n’est-elle pas en Europe ? Mais il faut dire autre chose : la Méditerranée n’est pas en Europe. Pas plus qu’elle n’est en Afrique ni en Asie. Et cela, à son tour, offre un nouveau décentrement. Mais où est-elle, alors, la Méditerranée ? Eh bien, elle est en Méditerranée. Elle n’a pas besoin d’être ailleurs, elle peut être son propre nulle part, son nulle part à elle-même, j’entends par là : non un phénomène qu’on mesure à partir d’un autre étalon, mais l’étalon à partir duquel on mesure les phénomènes, peut-être pas tous les phénomènes, non, ce serait l’excès inverse, mais certains, du moins. Et, au lieu de raisonner dans les termes de frontières à ouvrir ou à fermer, penser en dynamiques, en trajectoires, en passages, en circulations, en mouvements. À supposer qu’il y ait des frontières, plutôt qu’imposées et protégées, celles-ci doivent être ressenties, vécues, exprimer, et non isoler, réduire, faire taire.