Le monde n’est pas fait pour nous. Le monde n’est pas fait contre nous. Nous faisons partie du monde (ou de “la nature” ou de “l’univers”, comme tu préfères) au même titre que tout le reste, ni plus ni moins. Nous pouvons vouloir nous assigner une tâche morale en vertu de certaines de nos spécificités (réelles ou imaginaires) en tant qu’espèce, celle de préserver, de prendre soin, de protéger (au contraire d’organiser, hiérarchiser, dominer), mais n’est-ce pas précisément cela, c’est-à-dire : une certaine version de l’humanisme, qui nous a conduit à nous penser non seulement comme un centre (“le centre du monde”), mais comme à part du reste de l’univers ? Un centre excentré, voilà ce que nous serions. Pour tâcher d’y voir clair — mais où ? mais partout —, il faut commencer par désanthropomorphiser nos représentations : ôter la couche anthropomorphe de nos représentations qui créent l’illusion d’une séparation, les choses ne sont pas plus ou moins bonnes en fonction du degré auquel elles agréent à notre existence. Il faut se représenter l’univers indifférent, vide, et apprendre à ne pas désespérer de cela. Vide, — à la fois vide et plein : plein de vies, mais vide d’un premier principe unique, dépourvu d’une explication ultime, d’une fin de l’histoire (favorable ou défavorable). L’optimiste et le pessimiste sont l’un comme l’autre aveuglés par leur croyance en leur position privilégiée. Et, l’un comme l’autre, ils croient qu’il y a une solution au problème, quitte à ce que le problème soit la solution. L’optimiste pense que le progrès apportera réponse à toutes les questions. Le pessimiste que la fin libérera le monde. Or, ils pensent la même chose : que l’univers est ordonné en fonction de nous, que nous sommes les révélateurs, et donc qu’il y a une révélation (quelque chose à révéler). Et toujours la même obsession de l’un. Il n’y a rien à révéler ou alors les révélations sont en nombre infini. Et cette dernière perspective n’est-elle pas bien plus réjouissante : non pas quelque chose de simple une bonne fois pour toutes, mais toujours quelque chose d’autre, de nouveau, de différent, d’original, d’inconnu, inouï ?