29.8.26

Comment j’habite ici et qu’est-ce que cela veut dire ? À la fois ici et habiter, quand ici, ce n’est pas littéralement chez moi parce que je ne suis pas d’ici au sens de la zone géographique et que je ne suis pas le propriétaire d’ici: je réside ici, c’est ici que je suis (pas d’ici que je suis), ici que je vis, mais ce territoire ne m’appartient pas, — appartient-il d’ailleurs à qui que ce soit ? — probablement pas. Je pourrais dire quelque chose comme : « Je suis de passage ici », ce qui est à la fois vrai et faux et, donc, ne veut pas dire grand-chose. Je ne suis pas seulement de passage, puisque c’est ici que j’ai élu domicile, et plutôt que de faire comme si c’était une malédiction, ne puis-je essayer d’en faire quelque chose ? Quelque chose qui, je crois, devrait tenir à la fois de la théorie, de la description et du récit. La carte que j’avais dessinée de mémoire de mon quartier répondait à une exigence particulière de ce genre : où est-ce que chez moi (« mon quartier ») commence non de l’extérieur, pour ainsi dire, comme sur le cadastre, mais de l’intérieur, comment, moi, je représente l’espace que je me représente comme étant chez moi ? Il s’agit moins alors de tracer des frontières ou des lignes abstraites mais d’envisager des espaces, d’imaginer des circulations. Tout cela, pendant un temps, je l’ai appelé projectile Paris, un peu faute de mieux, j’y ai repensé il y a quelques jours, constatant moins l’échec de mes sillages méditerranéens que l’espèce de voie sans issue dans laquelle, paradoxalement, ils m’engageaient, voie sans issue, j’entends, pour moi, m’obligeant à revenir en arrière, en quelque sorte, ce que, surtout, je ne veux pas faire, il faut que j’avance. Je me souviens — et tout ceci est lié — que j’avais été horrifié, entendant les enfants de l’école de la ZAC Zenatti où Daphné est notamment allée à l’école quand nous habitions à Marseille, chanter « Petit Papa Noël », horrifié, dis-je, de les entendre affriquer, « Petchi Papa Noël, quand tchu descendras du ciel, etc. », je me souviens, c’est-à-dire : ce souvenir m’est revenu il y a quelques jours de cela, et c’est une réponse — je crois que c’est une réponse — à la question : d’où je suis ? bien plus pertinente que la généalogie de mes ancêtres. D’où je suis ? ne signifiant plus alors Où se trouve mon origine ? ce à quoi il me faut toujours répondre : Nulle part, mais Qu’est-ce que je représente quand je me représente chez moi ? et, alors, la réponse devient plus précise, plus sensible, mieux, en ce sens que quand je représente ce que je me représente comme chez moi, je n’entends pas des gens qui affriquent. Cela ne signifie pas que j’ai un problème avec l’affrication, c’est simplement que « chez moi » ne subsume pas « affrication », au contraire, il l’exclut. Ce n’est pas un jugement de valeur sur un phénomène linguistique, je pourrais tout à fait en formuler un, mais ce n’est pas mon sujet, je ne suis pas en train de faire de la politique pour gagner une élection, c’est une description de ce que j’entends, sens, perçois, m’imagine quand je pense à chez moi. Évidemment, tout cela n’est pas sans contradiction : je porte le nom que je porte (encore que je n’en sois pas responsable) et j’ai effectivement une passion pour les paysages méditerranéens sous certaines conditions, et ce sous certaines conditions est peut-être aussi quelque chose que j’ai tendance à passer sous silence (à me passer sous silence) pour dire autre chose, manifester autre chose, essayer de découvrir quelque part d’où je serais. Or, je l’ai déjà dit, cela est en vain. Alors, ce n’est pas un abandon, c’est une écoute, une attention. Je me complique peut-être grandement les choses, mais je ne peux pas faire autrement ; je suis toujours en train de chercher. « Enfant de Pythie. » (Mieux que « Enfance de la Pythie », bien évidemment, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?)