4.9.26

Dans le journal de la morale vraie, un article évoque le musée que George Lucas a fait bâtir à Los Angeles. Un musée consacré aux « arts narratifs », nous dit-on, qui plaira, insiste la réclame, « aussi bien à des personnes de 8 que de 88 ans ». Un « temple de l’art du peuple » conçu sur une absence de hiérarchie entre les œuvres parce que, cela, ce n’est ni l’article ni le musée qui le dit, cela, c’est moi qui le dis, il est bien connu qu’aux pauvres, on peut leur faire avaler n’importe quoi. Mais l’information importante, ce n’est pas celle-là, c’est le coût du musée : un milliard de dollars. C’est important parce que le milliard de dollars est devenu la nouvelle unité de compte des maîtres du monde. Les riches ont toujours voulu imposer leur vision du monde, leur goût, et ils ont toujours eu un avantage remarquable en la matière : ils sont riches. Comme, en outre, ils se trouvent toujours des pauvres pour dire, maintenant qu’ils jouissent de la liberté d’expression, « Ouais, et alors ? Si moi je préfère Star Wars à Proust, c’est mon ressenti, vous n’avez rien à dire, je fais ce que je veux, j’ai le droit », droit que, pourtant, l’immense richesse des riches menace, la discussion ne peut pas aller bien loin. Évidemment, on voit que cette “nouvelle donne” produit des effets particulièrement indésirables, comme l’élection de présidents gâteux, médiocres, plus soucieux de leur intérêt égoïste et de leur gloire personnelle que du bien-être de leurs électeurs et du bon ordre du monde, effets indésirables qui produisent à leur tour des effets particulièrement indésirables qui menacent les équilibres (écologiques, politiques, anthropologiques) du monde, mais on n’est pas encore parvenu à relier tous les points entre eux. Il y a quelques années à peine, c’eût été la mission de la France, de l’Europe, que d’expliquer comment ces points étaient reliés entre eux et comment le dessin que ces points une fois reliés entre eux tracent est la forme particulière, propre à notre époque, de notre asservissement. Pour diverses raisons — raisons qui sont à la fois intellectuelles (après avoir déconstruit la vérité, montré qu’elle n’était que l’instrument par lequel les puissants exercent leur domination sur les opprimés, il est difficile de faire appel à la vérité pour trancher des conflits, ne fussent que des conflits d’interprétation, décider qui a tort et qui a raison, le milliard de dollars est une unité de compte bien plus pertinente, semble-t-il, après coup, elle met un terme à la conversation : le riche parle, le pauvre l’écoute) et économiques (ce n’est pas en Europe que la richesse est produite qui permet d’imposer un récit, ou au moins de l’élaborer avec un peu de patience et de conviction) —, la France ni l’Europe ne sont plus en mesure d’imaginer des récits de ce genre. Il y a bien quelques individus qui s’y emploient de-ci de-là, mais ils n’ont pas la force qu’il faudrait pour les diffuser, ils parlent, certes, mais un peu dans le vide, personne ne les écoute, ou alors, c’est un peu tard. Walter Benjamin, philosophe allemand exilé en France, était un bon représentant de cette tendance. Or, lui qui croyait avoir trouvé refuge en France, se suicida en Espagne. Mensonge en deçà des Pyrénées, rien au-delà. C’est l’Europe qui a tué Walter Benjamin, et elle paiera longtemps encore le prix de son forfait : il est trop tard désormais pour elle. Mais Walter Benjamin n’a rien à voir dans cette affaire, c’est un symbole, si l’on veut, auquel je fais appel, parce que son histoire est suffisamment connue pour fonctionner comme une image. Le paradoxe est que le subjectivisme s’adosse à un système de valeurs qui n’existe plus : l’idée que « c’est mon goût, c’est mon droit » tient tant que les droits tiennent, mais quand quelqu’un arrive au pouvoir qui affirme : « Le droit, c’est fini, je suis riche, je fais ce que je veux », le mètre-étalon de la révolution se brise contre la sécheresse du milliard de dollars. Des émotions, alors, il n’y en a plus, il n’y a plus rien que la bourse et ses actions. Le Lucas Museum of Storytelling a la forme d’un vaisseau spatial, clin d’œil à ce qui fit la fortune de George Lucas, des films avec des vaisseaux spatiaux dedans. La boucle semble bouclée, un peu tautologiquement, certes, un peu grossièrement, diraient les mauvaises langues si elles osaient encore, mais c’est populaire, alors on pardonne tout : il ne faudrait tout de même pas avoir l’air de ce que l’on est en critiquant les pauvres petits pauvres qui n’ont rien, ne sont rien, les riches exploitent le goût de leur déclassement, il ne faudrait tout de même pas qu’ils s’en aperçoivent. Bouclée, la boucle ? Oui, mais à une nuance près : ce vaisseau spatial-là ne décollera jamais.